Le 13 frimaire, c'est-à-dire sept jours après la première perquisition chez Amonin, seconde descente dans la même maison, et cette fois dans l'appartement de ma grand'mère décrétée d'arrestation. Nouveau procès-verbal plus laconique et moins fleuri que le premier.

«Le treizième de frimaire, l'an second de la république française une et indivisible, nous, membres du comité de surveillance de la section de Bondy, en vertüe de la loy et d'une arretté dudit comitté, en datte du onze frimaire, portant que les scellées serons apposé chez Marie Orrore, veuve Dupin: et la ditte citoyenne mise en état d'arrestations. A cette effet, nous nous sommes transportés dans son domicile rüe St-Nicolas no 12. Sommes monté au 1er étage, la porte à gauche, i étant avont fait part à la ditte de notre missions, et avons apposées les scellées sur les croisées et porte du dit appartement, ainsi que sur la porte d'entrée donnans sur les caillée au nombre de dix: lesquelles scellées avons laissée à la garde de Charles Froc, portier de la ditte maison, qui les a reconnue après lecture à lui donné.

«Et de suite, nous sommes transportés en la porte en face, sur le dit paillée occupée par le citoyen Maurice François Dupin, fils de la dite veuve Dupin, et par le citoyen Deschartre instituteur. Aprais vériffications faite des papiers desdits citoyen, nous n'avons rien trouvé contraire aux intérest de la republique, etc.»

Voilà donc ma grand'mère arrêtée et Deschartres chargé de son salut: car, au moment d'être emmenée aux Anglaises, elle avait eu le temps de lui dire où étaient ces maudits papiers dont elle avait négligé de se défaire. Elle avait, en outre, une foule de lettres qui attestaient ses relations avec des émigrés, relations fort innocences à coup sûr, de sa part, mais qui pouvaient lui être imputées à crime d'Etat et à trahison envers la république.

Le dernier procès-verbal que j'ai cité, et Dieu sait avec quel mépris et quelle indignation le puriste Deschartres traitait dans son ame des actes rédigés en si mauvais français, ce procès-verbal, dont chaque faute d'orthographe lui donnait la chair de poule, ne constate pas l'existence d'un petit entresol situé au-dessus du premier et qui dépendait de l'appartement de ma grand'mère. On y montait par un escalier dérobé qui partait d'un cabinet de toilette.

Les scellés avaient été apposés sur les portes et sur les fenêtres de cet entresol, et c'est là qu'il fallait aller chercher les papiers. Donc, il fallait rompre trois scellés avant d'y entrer: celui de la porte du premier donnant sur l'escalier de la maison, celui de la porte du cabinet de toilette ouvrant sur l'escalier dérobé, et celui de la porte de l'entresol au haut de ce même escalier. La loge du citoyen portier, républicain très farouche, était située positivement au-dessous de l'appartement de ma grand'mère, et le caporal Leblanc, citoyen incorruptible, préposé à la garde des scellés du second étage, couchait sur un lit de sangle dans un cabinet voisin de l'appartement de M. Amonin, c'est-à-dire positivement au-dessus de l'entresol. Il était là, armé jusqu'aux dents, ayant consigne de faire feu sur quiconque s'introduirait dans l'un ou l'autre appartement. Et le citoyen Froc, qui, bien que portier, avait le sommeil fort léger, disposait d'une sonnette placée ad hoc à la fenêtre du caporal, et dont il n'avait qu'à tirer la corde pour le réveiller en cas d'alarme.

L'entreprise était donc insensée de la part d'un homme qui n'avait pas, dans l'art de crocheter les portes et de s'introduire sans bruit, les hautes connaissances qu'à force d'études spéciales et sérieuses acquièrent MM. les voleurs. Mais le dévouement fait des miracles. Deschartres se munit de tout ce qui était nécessaire, et attendit que tout le monde fût couché. Il était déjà deux heures du matin quand la maison fut silencieuse. Alors il se lève, s'habille sans bruit, emplit ses poches de tous les instrumens qu'il s'est procurés, non sans danger. Il enlève le premier scellé, puis le second, puis le troisième. Le voilà à l'entresol, il s'agit d'ouvrir un meuble en marqueterie qui sert de casier et de dépouiller vingt-neuf cartons remplis de papiers; car ma grand'mère n'a pas su dire où sont ceux qui la compromettent.

Il ne se décourage pas: le voilà examinant, triant, brûlant. Trois heures sonnent, rien ne bouge... mais si! des pas légers font crier faiblement le parquet dans le salon du premier, c'est peut-être Nérina, la chienne favorite de la prisonnière, qui couche auprès du lit de Deschartres et qui l'aura suivi. Car force lui a été, à tout événement, de laisser les portes ouvertes derrière lui; c'est le portier qui a les clés, et Deschartres s'est introduit à l'aide d'un rossignol.

Quand on écoute attentivement avec le cœur qui bondit dans la poitrine et le sang qui vous tinte dans les oreilles, il y a un moment où l'on n'entend plus rien. Le pauvre Deschartres reste pétrifié, immobile; car, ou l'on monte l'escalier de l'entresol, ou il a le cauchemar; et ce n'est pas Nérina, ce sont des pas humains. On approche avec précaution; Deschartres s'était muni d'un pistolet, il l'arme, il va droit à la porte du petit escalier... mais il laisse retomber son bras déjà élevé à hauteur d'homme, car celui qui vient le rejoindre, c'est mon père, c'est Maurice, son élève chéri.

L'enfant, auquel il a vainement caché son projet, l'a deviné, épié; il vient l'aider. Deschartres, épouvanté de lui voir partager un péril effroyable, veut parler, le renvoyer. Maurice lui pose sa main sur la bouche. Deschartres comprend que le moindre bruit, un mot échangé, peuvent les perdre l'un et l'autre, et la contenance de l'enfant lui prouve bien d'ailleurs qu'il ne cédera pas.