«Tu es triste, ma bonne mère, moi aussi je le suis, mais c'est de ta douleur, car pour moi-même, j'ai du courage, et je me suis toujours dit que l'amour ne me ferait pas oublier le devoir; mais je n'ai pas de force contre ta souffrance. Je vois que ton existence est empoisonnée par des inquiétudes continuelles et excessives. Mon Dieu! que tu te forges de chimères effrayantes. Ouvre donc les yeux, ma chère mère, et reconnais qu'il n'y a rien de si noir dans tout cela. Qu'y a-t-il donc? Je pars pour Thionville, cité de l'intérieur, la plus paisible du monde, emportant l'amitié et la protection du général, qui me recommande au chef d'escadron. Je ne pourrai donc sortir de là que par son ordre, et ne serai pas libre d'aller affronter ces hasards que tu redoutes tant[25]. Que ne puis-je faire de toi un hussard pendant quelque temps, afin que tu voies combien il est facile de l'être, et quel fonds d'insouciance pour soi-même est attaché à cet habit-là. Sais-tu comment je vais quitter Cologne? Dans les larmes? Non; il faut rentrer cela, et s'en aller dans le tintamarre d'une fête. Quand j'ai annoncé mon départ à mes amis, tous se sont écriés: «Il faut lui faire une conduite d'honneur. Il faut nous griser avec lui à son premier gîte et nous séparer tous ivres, car, de sang-froid, ce serait trop dur.» En conséquence, voilà qu'on équipe pour Bonn, trois cabriolets, deux bironchtes et cinq chevaux de selle. Non seulement je serai escorté par notre tablée, mais encore par un jeune officier d'infanterie légère, Parisien charmant et qui a reçu une excellente éducation; par Maulnoir, par les secrétaires du général, par un garde-magasin des vivres et par un jeune adjudant de place, qui donnera une grande considération à la bande joyeuse, et l'empêchera d'être arrêtée pour tout le tapage qu'elle se propose de faire. En vérité il est doux d'être aimé, et tu vois bien que le rang et la richesse n'y font rien. L'affection ne regarde pas à cela, surtout dans la jeunesse qui est l'âge de l'égalité véritable et de l'amitié fraternelle.
«Nous sommes déjà une vingtaine, et à chaque instant mon escorte se recrute de nouveaux convives; cette ville est le centre de réunion de tous les employés de l'aile gauche de l'armée du Danube, et, parmi eux, il y a une foule de jeunes gens excellens. Je suis lié avec tous; nous nageons ensemble, nous faisons des armes, nous jouons au ballon, etc. Compagnon de leurs plaisirs, ils ne veulent pas que je les quitte sans adieux solennels. Il n'est pas jusqu'à l'entrepreneur des diligences, jeune homme fort aimable, qui ne veuille être de la partie et prêter gratuitement ses cabriolets et bironchtes. Je serai gravement à cheval, et je crois que si Alexandre fit une glorieuse entrée dans Babylone, j'en ferai, dans Bonn, une plus joyeuse.
CHAPITRE ONZIEME.
Suite des lettres.—La conduite.—Thionville.—L'arrivée au dépôt.—Bienveillance des officiers.—Le fourrier professeur de belles manières.—Le premier grade.—Un pieux mensonge.
LETTRE XXXIX.
«Lenchstrat, 2 messidor, an VII (juin 99).
«Je suis parti de Cologne, ainsi que je te l'avais annoncé, ma bonne mère, escorté de voitures et de chevaux portant une bruyante et folâtre jeunesse. Le cortége était précédé de Maulnoir et de Leroy, aides-de-camp du général, et j'étais entre eux deux, giberne et carabine au dos, monté sur mon hongrois équipé à la hussarde. A notre passage, les postes se mettaient sous les armes, et quiconque voyait ces plumets au vent et ces calèches en route ne se doutait guère qu'il s'agissait de faire la conduite à un simple soldat.
«Au lieu de nous rendre à Bonn, comme nous l'avions projeté, nous quittâmes la route et nous dirigeâmes vers Brull, château magnifique, ancienne résidence ordinaire de l'Electeur. Ce lieu était bien plus propre à la célébration des adieux que la ville de Bonn. La bande joyeuse déjeûna et fut ensuite visiter le château. C'est une imitation de Versailles. Les appartemens délabrés ont encore de beaux plafonds peints à fresque. L'escalier, très vaste et très clair, est soutenu par des cariatides et orné de bas-reliefs. Mais tout cela, malgré sa richesse, porte l'empreinte ineffaçable du mauvais goût allemand. Ils ne peuvent pas se défendre, en nous copiant, de nous surcharger, et s'ils ne font que nous imiter ils nous singent. J'errai longtemps dans ce palais avec l'officier de chasseurs, qui est, ainsi que moi, passionné pour les arts.
«Puis nous fûmes rejoindre la société dans le parc, et, après l'avoir parcouru dans tous les sens, on proposa une partie de ballon. Nous étions sur une belle pelouse entourée d'une futaie magnifique. Il faisait un temps admirable. Chacun, habit bas, le nez en l'air, l'œil fixé sur le ballon, s'escrimait à l'envi, lorsque les préparatifs du banquet arrivèrent du fond d'une sombre allée. La partie est abandonnée, on s'empresse. Les petits pâtés sont dévorés avant d'être posés sur la table. A la fin du dîner, qui fut entremêlé de folies et de tendresses, on me chargea de graver sur l'écorce du gros arbre qui avait ombragé notre festin un cor de chasse et un sabre, avec mon chiffre au milieu. A peine eus-je fini, qu'ils vinrent tous mettre leurs noms autour, avec cette devise: «Il emporte nos regrets! «On forma un cercle autour de l'arbre, on l'arrosa de vin, et on but à la ronde dans la forme de mon schako, qu'on intitula la coupe de l'amitié. Comme il se faisait tard, on m'amena mon cheval, on m'embrassa avant de m'y laisser monter, on m'embrassa encore quand je fus dessus, et nous nous quittâmes les larmes aux yeux. Je m'éloignai au grand trot, et bientôt je les perdis de vue.