«Mon brigadier et mon maréchal-des-logis sont pour moi aux petits soins et me choyent comme si j'étais leur supérieur, ce qui est tout le contraire. Ils ont le droit de me commander et de me mettre à la salle de police, et pourtant ce sont eux qui me servent comme s'ils étaient mes palefreniers. A la manœuvre, j'ai toujours le meilleur cheval, je le trouve tout sellé, tout bridé, tenu en main par ces braves gens qui, pour un peu, me tiendraient l'étrier. Quand la manœuvre est finie, ils m'ôtent mon cheval des mains et ne veulent plus que je m'en occupe. Avec cela ils sont si drôles que je ris avec eux comme un bossu. Mon fourrier surtout est un homme à principes d'éducation et il fait le Deschartres avec ses conscrits; ce sont de bons petits paysans qu'il veut absolument former aux belles manières. Il ne leur permet pas de jouer aux palets avec des pierres, parce que cela sent trop le village. Il s'occupe aussi de leur langage; hier il en vint un pour lui annoncer que les chevaux étions tretous sellés. Comment! lui dit-il, d'un air indigné, ne vous ai-je pas dit cent fois qu'il ne fallait pas dire tretous? On dit tout simplement: Mon fourrier v'la qu'c'est prêt. Au reste, je m'y en vas moi-même. «Et le voilà parti après cette belle leçon.»
LETTRE XLII.
«Thionville, 20 messidor an VII (juillet 1799).
«Si j'avais su lire, dit Montauciel, il y a dix ans que je serais brigadier. Moi qui sais lire et écrire, me voilà, ma bonne mère, exerçant mes fonctions, après avoir été promu à ce grade éclatant par les ordres du général, et à la tête de ma compagnie, qui, alignée et le sabre en main, a reçu injonction de m'obéir en tout ce que je lui commanderais. Depuis ce jour fameux, je porte deux galons en chevrons sur les manches. Je suis chef d'escouade, c'est-à-dire de vingt-quatre hommes, et inspecteur-général de leur tenue et de leur coiffure. En revanche, je n'ai plus un moment à moi: depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir, je n'ai pas le temps d'éternuer.
«Notre séparation est douloureuse, mais je me devais à moi-même de faire quelques efforts pour sortir de cette vie de délices où mon insouciance et un peu de paresse naturelle m'auraient rendu égoïste. Tu m'aimais tant que tu ne t'en serais peut-être pas aperçue; tu aurais cru, en me voyant accepter le bonheur que tu me donnais, que ton bonheur à toi était mon ouvrage, et j'aurais été ingrat sans m'en douter et sans m'en apercevoir. Il a fallu que je fusse arraché à ma nullité par des circonstances extérieures et impérieuses. Il y a eu dans tout cela un peu de la destinée. Cette fatalité qui brise les ames faibles et craintives est le salut de ceux qui l'acceptent. Christine de Suède avait pris pour devise: Fata viam inveniunt. «Les destins guident ma route.» Moi j'aime encore mieux l'oracle de Rabelais: Ducunt volentem fata, nolentem trahunt. «Les destins conduisent ceux qui veulent et traînent ceux qui résistent.» Tu verras que cette carrière est la mienne. Dans une révolution, ce sont toujours les sabres qui tranchent les difficultés, et nous voilà aux prises avec l'ennemi pour défendre les conquêtes philosophiques. Nos sabres auront raison. Voltaire et Rousseau, tes amis, ma bonne mère, ont besoin maintenant de nos armes; qui eût dit à mon père, lorsqu'il causait avec Jean-Jacques, qu'il aurait un jour un fils qui ne serait ni fermier-général, ni receveur des finances, ni riche, ni bel esprit, ni même très philosophe, mais qui, de gré autant que de force, serait soldat d'une république, et que cette république serait la France? C'est ainsi que les idées deviennent des faits, et mènent plus loin qu'on ne pense.
«Adieu, ma bonne mère, sur ces belles réflexions. Je m'en vais faire donner l'avoine ou enlever ce qui en résulte.»
LETTRE XLIV.
«Thionville, 13 fructidor an VII (sept. 99).
«Toujours à Thionville, ma bonne mère; depuis quatre heures du matin jusqu'à huit heures du soir, dans les exercices à pied et à cheval, et figurant comme serre-file dans les uns et dans les autres en ma qualité de brigadier. Je rentre le soir excédé, n'ayant pas pu donner un seul instant aux muses, aux jeux et aux ris. Je manque les plus jolies parties; je néglige les plus jolies femmes, je ne fais même presque plus de musique... Je suis brigadier à la lettre, je me plonge dans la tactique, et je suis pétrifié de me voir devenu un modèle d'exactitude et d'activité. Et le plus drôle de l'affaire, c'est que j'y prends goût, et ne regrette rien de ma vie facile et libre.