De Maurice à sa mère.

«Stradella, 21 prairial.

«Nous courons comme des diables. Hier, nous avons passé le Pô et rossé l'ennemi. Je suis très fatigué. Toujours à cheval, chargé de missions délicates et pénibles, je m'en suis tiré assez bien, et t'en donnerai des détails lorsque j'aurai un peu de temps. Ce soir, je n'ai que celui de t'embrasser et de te dire que je t'aime.»

LETTRE II.

«Au quartier-général, à Torre di Garofolo,
le 27 prairial an VIII.

«Historiens, taillez vos plumes; poètes, montez sur Pégase; peintres, apprêtez vos pinceaux; journalistes, mentez tout à votre aise! Jamais sujet plus beau ne vous fut offert. Pour moi, ma bonne mère, je vais te conter le fait tel que je l'ai vu, et tel qu'il s'est passé.

«Après la glorieuse affaire de Montebello nous arrivons le 23 à Voghera. Le lendemain nous en partons à dix heures du matin, conduits par notre héros, et à quatre de l'après-midi, nous arrivons dans les plaines de San-Giuliano. Nous y trouvons l'ennemi, nous l'attaquons, nous le battons, et l'acculons à la Bormida, sous les murs d'Alexandrie. La nuit sépare les combattans; le 1er consul et le général en chef vont se loger dans une ferme à Torre di Garofolo. Nous nous étendons par terre sans souper, et l'on dort. Le lendemain matin, l'ennemi nous attaque, nous nous rendons sur le champ de bataille et nous y trouvons l'affaire engagée. C'était sur un front de deux lieues. Une canonnade et une fusillade à rendre sourd! Jamais, au rapport des plus anciens, on n'avait vu l'ennemi si fort en artillerie. Sur les neuf heures, le carnage devenait tel que deux colonnes rétrogrades de blessés et de gens qui les portaient, s'étaient formées sur la route de Marengo à Torre di Garofolo. Déjà nos bataillons étaient repoussés de Marengo. La droite était tournée par l'ennemi, dont l'artillerie formait un feu croisé avec le centre. Les boulets pleuvaient de toutes parts. L'état-major était alors réuni. Un boulet passe sous le ventre du cheval de l'aide-de-camp du général Dupont. Un autre frise la croupe de mon cheval. Un obus tombe au milieu de nous, éclate et ne blesse personne. On délibère pourtant sur ce qu'il est bon de faire. Le général en chef envoie à la gauche un de ses aides-de-camp, nommé Laborde avec qui je suis assez lié; il n'a pas fait cent pas que son cheval est tué, je vais à la gauche avec l'adjudant-général Stabenrath. Chemin faisant, nous trouvons un peloton du 1er de dragons. Le chef s'avance vers nous tristement, nous montre douze hommes qu'il avait avec lui, et nous dit que c'est le reste de cinquante qui formaient son peloton le matin. Pendant qu'il parlait, un boulet passe sous le nez de mon cheval, et l'étourdit tellement qu'il se renverse sur moi comme mort. Je me dégage lestement de dessous lui. Je le croyais tué et fus fort étonné quand je le vis se relever. Il n'avait aucun mal. Je remonte dessus et nous nous rendons à la gauche, l'adjudant-général et moi. Nous la trouvons rétrogradant. Nous rallions, de notre mieux, un bataillon. Mais à peine l'était-il que nous voyons, encore plus sur la gauche, une colonne de fuyards courant à toutes jambes. Le général m'envoie l'arrêter. C'était là chose impossible. Je trouve l'infanterie pêle-mêle avec la cavalerie, les bagages et les chevaux de main. Les blessés abandonnés sur la route et écrasés par les caissons et l'artillerie. Des cris affreux, une poussière à ne pas se voir à deux pas de soi. Dans cette extrémité, je me jette hors de la route et cours en avant, criant: halte à la tête! Je cours toujours; pas un chef, pas un officier. Je rencontre Caulincourt le jeune, blessé à la tête, et fuyant, emporté par son cheval. Enfin je trouve un aide-de-camp. Nous faisons nos efforts pour arrêter le désordre. Nous donnons des coups de plat de sabre aux uns, des éloges aux autres; car, parmi ces désespérés il y avait encore bien des braves. Je descends de cheval, je fais mettre une pièce en batterie, je forme un peloton. J'en veux former un second. A peine avais-je commencé que le premier avait déjà déguerpi. Nous abandonnons l'entreprise et courons rejoindre le général en chef. Nous voyons Bonaparte battre en retraite.

«Il était deux heures; nous avions déjà perdu, tant prises que démontées, douze pièces de canon. La consternation était générale; les chevaux et les hommes harassés de fatigue, les blessés encombraient les routes. Je voyais déjà le Pô, le Tesin à repasser; un pays à traverser dont chaque habitant est notre ennemi, lorsqu'au milieu de ces tristes réflexions, un bruit consolateur vient ranimer nos courages. La division Desaix et Kellermann arrivent avec treize pièces de canon. On retrouve des forces, on arrête les fuyards. Les divisions arrivent; on bat la charge et on retourne sur ses pas; on enfonce l'ennemi, il fuit à son tour, l'enthousiasme est à son comble: on charge en riant; nous prenons huit drapeaux, six mille hommes, deux généraux, vingt pièces de canon, et la nuit seule dérobe le reste à notre fureur.

«Le lendemain matin, le général Mélas envoie un parlementaire: c'était un général. On le reçoit dans la cour de notre ferme, au son de la musique de la garde consulaire et toute la garde sous les armes. Il apporte des propositions. On nous cède Gènes, Milan, Tortone, Alexandrie, Acqui, Pizzighitone, enfin une partie de l'Italie et le Milanais. Ils s'avouent vaincus. Nous allons aujourd'hui dîner chez eux à Alexandrie. L'armistice est conclu. Nous donnons des ordres dans le palais du général Mélas. Les officiers autrichiens viennent me demander de parler pour eux au général Dupont. C'est, en vérité, trop plaisant! Aujourd'hui, l'armée française et l'armée autrichienne n'en forment plus qu'une. Les officiers impériaux enragent de se voir ainsi donner des lois; mais ils ont beau enrager, ils sont battus. Væ victis!