«Mais, enfin, que crains-tu, et qu'imagines-tu? Que je vais épouser une femme qui me ferait rougir un jour? D'abord, sois sûr que je ne ferai rien dont je rougisse jamais, parce que, si j'épousais cette femme, apparemment, je l'estimerais, et qu'on ne peut pas aimer sérieusement ce qu'on n'estime pas beaucoup. Ensuite ta crainte, ou plutôt la crainte de Deschartres, n'a pas le moindre fondement. Jamais l'idée du mariage ne s'est encore présentée à moi: je suis beaucoup trop jeune pour y songer, et la vie que je mène ne me permet guère d'avoir femme et enfans. Victoire n'y pense pas plus que moi. Elle a été déjà mariée fort jeune; son mari est mort lui laissant une petite fille dont elle prend grand soin, mais qui est une charge pour elle. Il faut maintenant qu'elle travaille pour vivre, et c'est ce qu'elle va faire, car elle a déjà eu un magasin de modes et elle travaille fort bien. Elle n'aurait donc aucun intérêt à vouloir épouser un pauvre diable comme moi, qui ne possède que son sabre, son grade peu lucratif, et qui, pour rien au monde, ne voudrait porter atteinte à ton bien-être plus qu'il ne le fait aujourd'hui, et c'est déjà trop!

«Tu vois donc bien que toutes ces prévisions du sage Deschartres n'ont pas le sens commun, et que son amitié n'est pas du tout délicate ni éclairée, quand il se plaît à te mettre de telles craintes dans la tête. Son rôle serait de te consoler et de te rassurer; au contraire, il te fait du mal. Il ressemble à l'ours de la fable qui, voulant écraser une mouche sur le visage de son ami, lui écrase la tête avec un pavé. Dis-lui cela de ma part, et qu'il change de thèse, s'il veut que nous restions amis. Autrement, ce sera bien difficile. Je peux lui pardonner d'être absurde avec moi, mais non de te faire souffrir et de vouloir te persuader que mon amour pour toi n'est pas à l'épreuve de tout.

«D'ailleurs, ma bonne mère, ne me connais-tu pas bien? Ne sais-tu pas que, quand même j'aurais formé le projet de me marier, lors même que j'en aurais la plus grande envie (ce qui n'est pas vrai, par exemple), il suffirait de ton chagrin et de tes larmes pour m'y faire renoncer? Est-ce que je pourrai jamais prendre un parti qui serait contraire à ta volonté et à tes désirs? Songe que c'est impossible, et dors donc tranquille.

«Auguste et sa femme veulent me garder encore deux ou trois jours. On n'est pas plus aimable qu'eux. Ce ne sont pas des phrases, c'est de la cordialité, de l'amitié. Ils sont bien heureux, eux! Ils s'aiment, ils n'ont point d'ambition, point de projets? mais aussi point de gloire! Et quand on a bu de ce vin-là, on ne peut plus se remettre à l'eau pure.

«Adieu, ma bonne mère; il me tarde d'aller te rejoindre et te consoler. Pourtant, laisse-moi encore écouter pendant deux ou trois jours les graves discours et les sages conseils de mon respectable neveu. Je suis un oncle débonnaire qui se laisse endoctriner. J'ai besoin de sermons plus tendres que ceux de Deschartres, et je sens que l'air de Nohant ou de La Châtre ne serait pas encore bon pour moi dans ce moment-ci. Je t'embrasse de toute mon ame, et je t'aime bien plus que tu ne crois.

«MAURICE.»

LETTRE XX.

«Argenton.

«Je suis resté au Blanc un jour de plus que je ne croyais, ma bonne mère, et me voilà à Argenton, chez notre bon ami Scévole, qui veut aussi me garder deux jours et qui jette les hauts cris en me voyant hésiter à les lui promettre. Ah! ma mère, que mon existence est changée depuis trois ans! C'est une chose singulière. J'ai fait de la musique, et même de la bonne musique tous ces jours-ci. Ici, je vais en faire encore, car Scévole est toujours un dilettante passionné, et il fait autant de fête à mon violon qu'à moi. Eh bien, autrefois, je n'aurais pas songé à autre chose, j'aurais tout oublié avec la musique, et aujourd'hui elle m'attriste au lieu de m'électriser. Je crains la paix, je désire le retour des combats avec une ardeur que je ne puis comprendre et que je ne saurais expliquer. Puis, je songe qu'en voulant m'éloigner encore de toi, je te prépare de nouveaux chagrins. Cette idée empoisonne celle du plaisir que je goûterais au milieu des batailles et des camps. Tu serais triste et tourmentée, et moi aussi. Il n'est donc pas de bonheur en ce monde? Je commence à m'en aviser; comme un fou que je suis, je l'avais oublié, et cette belle découverte me frappe de stupeur. Cependant, je me sens incapable de me distraire et de m'étourdir loin des combats. Après de telles émotions, tout me paraît insipide. Je n'avais que ta tendresse pour me les faire oublier, et il faut que ce bonheur-là même soit empoisonné pour quelques instans.

«Je suis comme un enragé quand je vois défiler des troupes, quand j'entends le son belliqueux des instrumens guerriers. Nous autres gens de guerre, nous sommes des espèces de fous dont les accès redoublent comme ceux des autres fous, quand ils voient ou entendent ce qui leur rappelle les causes de leur égarement. C'est ce qui m'est arrivé ce soir, en voyant passer une demi-brigade. Je tenais mon violon, je l'ai jeté là. Adieu Haydn, adieu Mozart, quand le tambour bat et que la trompette sonne! J'ai gémi de mon inaction. J'ai presque pleuré de rage. Mon Dieu, où est le repos, où est l'insouciance de ma première jeunesse.