«Comme tu l'avais prévu, ne me voyant qu'à une journée de Paris, je n'ai pu me dispenser d'y venir passer quelques instans. J'ai vu Beaumont et mon général. Ma belle jument Paméla part demain pour Nohant; le général part demain pour le Limousin. Dans une quinzaine, il sera de retour, et m'a promis de passer par Nohant, où je t'aiderai à le recevoir. J'ai vu ce matin Oudinot, qui, étant un peu mieux que nous dans les bonnes grâces, va, j'espère, d'après les instigations de Charles His, demander pour moi le grade de capitaine. Je vais aussi toucher mes appointemens, ce qui me procurera l'agrément d'un habit pour aller voir le cardinal Gonzalvi, qui est ici pour négocier la grande affaire du Concordat. Il paraît qu'il a eu bien de la peine à se décider à ce voyage, et qu'il croyait marcher à la guillotine en quittant Rome. Charles His, celui qui m'a accompagné dans mon ambassade à Rome, a déjà vu Son Eminence ici et en a reçu force embrassades. Allons, ma bonne mère, cette petite excursion, que tu regardes déjà comme une grande extravagance, n'amènera rien de funeste dans ma destinée, sera peut-être utile à mes affaires et ne te coûtera pas un sou. Je n'ai pas encore entendu parler des vingt-six louis que M. de Cobentzel doit me faire restituer. J'irai chez lui demain. Adieu, bonne mère, je serai bientôt près de toi, et, si le ciel me seconde, ce sera comme capitaine. Ne t'afflige pas, je t'en supplie, et ne doute jamais de la tendresse de ton fils.»
* * *
Ce séjour de Maurice à Paris se prolongea jusqu'à la fin de messidor. Diverses affaires servirent de prétexte. La visite à monsignor Gonzalvi, les vingt-six louis de la commission d'échange, diverses démarches en vue d'obtenir un avancement qu'il n'espérait pas et dont il ne s'occupa guères, la jument blessée au garrot, la fête du 14 juillet, tels furent les motifs plus ou moins sérieux qui couvrirent d'un voile assez peu mystérieux ces jours consacrés à l'amour. Il ne savait pas mentir, ce pauvre enfant, et de temps à autre un cri de l'ame lui échappait. «Tu ne veux pas que je m'intéresse à une femme qui a tout quitté et tout perdu pour moi! Mais c'est impossible! Toi qui parles, ma bonne mère, tu ne témoignerais pas cette indifférence à un domestique qui aurait perdu sa place pour te suivre, et tu crois que je puis être ingrat envers une femme dont le cœur est noble et sincère? Non, ce n'est pas toi qui me donnerais un pareil conseil!.........................»
L'oncle Beaumont, autrefois abbé et coadjuteur à l'archevêché de Bordeaux, ce fils de Mlle Verrières et du duc de Bouillon, petit-fils de Turenne et parent de M. de Latour-d'Auvergne, par conséquent, était un homme plein d'esprit et de sens. Il avait eu, jeune abbé, une existence brillante et orageuse. Il était beau, d'une beauté idéale, pétillant de gaîté, brave comme un lieutenant de hussards, poète comme... l'Almanach des Muses, impérieux et faible, c'est-à-dire tendre et irascible. C'était aussi une nature d'artiste, un type qui, dans un autre milieu, eût pris les proportions d'un Gondi, dont il avait un peu imité la jeunesse. Retiré du mouvement et du bruit, il vécut paisible après la révolution, et ne se mêla point aux ralliés, qu'il méprisait un peu, mais sans amertume et sans pédantisme. Une femme gouverna sa vie depuis lors, et le rendit heureux. Il fut toujours l'ami fidèle de ma grand'mère, et, pour mon père, il fut quelque chose comme un père et un camarade.
Mais le bel abbé avait la moralité des hommes aimables de son temps, moralité que les hommes d'aujourd'hui ne portent pas plus loin; seulement, ils ne sont pas si aimables, voilà la différence. Mon grand-oncle était un composé de sécheresse et d'effusion, de dureté et de bonté sans égale. Il trouvait tout naturel de repousser le noble élan de Victoire.
«Qu'elle soit riche et qu'elle s'amuse, se disait-il dans son doux cynisme d'épicurien, cela vaudra bien mieux pour elle que d'être pauvre avec l'homme qu'elle aime. Que Maurice l'oublie et n'encourage pas ce dévouement romanesque; cela vaudra bien mieux pour lui que de s'embarrasser d'un ménage et de contrarier sa mère.»
Jamais il n'encouragea la passion de mon père; mais jamais il ne travailla efficacement à la faire avorter, et quand Maurice épousa Victoire, il traita celle-ci comme sa fille, et ne songea qu'à la rapprocher de ma grand'mère.
Maurice revint à Nohant aux premiers jours de thermidor (derniers jours de juillet 1801), et y resta jusqu'à la fin de l'année. Avait-il résolu d'oublier Victoire pour faire cesser cette lutte avec sa mère? Ce n'est pas probable, puisqu'elle l'attendit à Paris et l'y retrouva plus épris que jamais. Mais je n'ai point de traces de leur correspondance pendant ces quatre mois. Sans doute c'était une correspondance un peu épiée à Nohant, et qu'on faisait disparaître à mesure.
FIN DU TOME DEUXIÈME.