Ainsi, dans Teverino, j'ai inventé une jeune fille ayant pouvoir, comme la première Eve, sur les oiseaux de la création, et je veux dire ici que ce n'est point là une pure fantaisie; pas plus que les merveilles qu'on raconte en ce genre du poétique et admirable imposteur Apollonius de Tyane ne sont des fables contraires à l'esprit du christianisme. Nous vivons dans un temps où l'on n'explique pas bien encore les causes naturelles qui ont passé jusqu'ici pour des miracles, mais où l'on peut déjà constater que rien n'est miracle ici-bas, et que les lois de l'univers, pour n'être pas toutes sondées et définies, n'en sont pas moins conformes à l'ordre éternel.

Mais il est temps de clore ce chapitre des oiseaux et d'en revenir à celui de ma naissance.

CHAPITRE DEUXIEME.

De la naissance et du libre arbitre.—Frédéric-Auguste.—Aurore de Kœnigsmark.—Maurice de Saxe.—Aurore de Saxe.—Le comte de Horn.—Mesdemoiselles Verrières et les beaux esprits du dix-huitième siècle.—M. Dupin de Francueil.—Madame Dupin de Chenonceaux.—L'abbé de Saint-Pierre.

Donc, le sang des rois se trouva mêlé dans mes veines au sang des pauvres et des petits; et comme ce qu'on appelle la fatalité, c'est le caractère de l'individu; comme le caractère de l'individu, c'est son organisation; comme l'organisation de chacun de nous est le résultat d'un mélange ou d'une parité de races, et la continuation, toujours modifiée, d'une suite de types s'enchaînant les uns aux autres; j'en ai toujours conclu que l'hérédité naturelle, celle du corps et de l'ame, établissait une solidarité assez importante entre chacun de nous et chacun de ses ancêtres.

Car nous avons tous des ancêtres, grands et petits, plébéiens et patriciens; ancêtres signifie patres, c'est-à-dire une suite de pères, car le mot n'a point de singulier. Il est plaisant que la noblesse ait accaparé ce mot à son profit, comme si l'artisan et le paysan n'avaient pas une lignée de pères derrière eux, comme si on ne pouvait porter le titre sacré de père à moins d'avoir un blason, comme si enfin les pères légitimes se trouvaient moins rares dans une classe que dans l'autre.

Ce que je pense de la noblesse de race, je l'ai écrit dans le Piccinino, et je n'ai peut-être fait ce roman que pour faire les trois chapitres où j'ai développé mon sentiment sur la noblesse. Telle qu'on l'a entendue jusqu'ici, elle est un préjugé monstrueux, en tant qu'elle accapare au profit d'une classe de riches et de puissans la religion de la famille, principe qui devrait être cher et sacré à tous les hommes. Par lui-même ce principe est inaliénable, et je ne trouve pas complète cette sentence espagnole: Cada uno es hijo de sus obras. C'est une idée généreuse et grande que d'être le fils de ses œuvres et de valoir autant par ses vertus que le patricien par ses titres. C'est cette idée qui a fait notre grande révolution: mais c'est une idée de réaction, et les réactions n'envisagent jamais qu'un côté des questions, le côté que l'on avait trop méconnu et sacrifié. Ainsi, il est très vrai que chacun est le fils de ses œuvres; mais il est également vrai que chacun est le fils de ses pères, de ses ancêtres, patres et matres. Nous apportons en naissant des instincts qui ne sont qu'un résultat du sang qui nous a été transmis, et qui nous gouverneraient comme une fatalité terrible, si nous n'avions pas une certaine somme de volonté qui est un don tout personnel accordé à chacun de nous par la justice divine.

A ce propos (et ce sera encore une digression), je dirai que, selon moi, nous ne sommes pas absolument libres, et que ceux qui ont admis le dogme affreux de la prédestination auraient dû, pour être logiques et ne pas outrager la bonté de Dieu, supprimer l'atroce fiction de l'enfer, comme je la supprime, moi, dans mon ame et dans ma conscience. Mais nous ne sommes pas non plus absolument esclaves de la fatalité de nos instincts. Dieu nous a donné à tous un certain instinct assez puissant pour les combattre, en nous donnant le raisonnement, la comparaison, la faculté de mettre à profit l'expérience, de nous sauver enfin, que ce soit par l'amour bien entendu de soi-même, ou par l'amour de la vérité absolue.

On objecterait en vain les idiots, les fous, et une certaine variété d'homicides qui sont sous l'empire d'une monomanie furieuse et qui rentrent, par conséquent, dans la catégorie des fous et des idiots. Toute règle a son exception qui la confirme; toute combinaison, si parfaite qu'elle soit, a ses accidens. Je suis convaincue qu'avec le progrès des sociétés et l'éducation meilleure du genre humain, ces funestes accidens disparaîtront, de même que la somme de fatalité que nous apportons avec nous en naissant, devenant le résultat d'une meilleure combinaison d'instincts transmis, sera notre force et l'appui naturel de notre logique acquise, au lieu de créer des luttes incessantes entre nos penchans et nos principes.