C'était le 5 juillet 1804, l'an dernier de la république, le 1er de l'empire.
—Elle est née en musique et dans le rose; elle aura du bonheur, dit ma tante.
CHAPITRE VINGTIEME.
Date de ce travail.—Mon signalement.—Opinion naïve de ma mère sur le mariage civil et le mariage religieux.—Le corset de Mme Murat.—Disgrace absolue des états-majors.—Déchiremens de cœur.—Diplomatie maternelle.
Tout ce qui précède a été écrit sous la monarchie de Louis-Philippe. Je reprends ce travail le 1er juin 1848, réservant pour une autre phase de mon récit, ce que j'ai vu et ressenti durant cette lacune.
J'ai beaucoup appris, beaucoup vécu, beaucoup vieilli durant ce court intervalle, et mon appréciation actuelle de toutes les idées qui ont rempli le cours de ma vie se ressentira peut-être de cette tardive et rapide expérience de la vie générale. Je n'en serai pas moins sincère envers moi-même. Mais Dieu sait si j'aurai la même foi naïve, la même ardeur confiante qui me soutenaient intérieurement! Si j'eusse fini mon livre avant cette révolution, c'eût été un autre livre, celui d'un solitaire, d'un enfant généreux, j'ose le dire, car je n'avais étudié l'humanité que sur des individus, souvent exceptionnels et toujours examinés par moi à loisir. Depuis, j'ai fait, de l'œil, une campagne dans le monde des faits, et je n'en suis point revenue telle que j'y étais entrée. J'y ai perdu les illusions de la jeunesse, que, par un privilége dû à ma vie de retraite et de contemplation, j'avais conservées plus tard que de raison.
Mon livre sera donc triste, si je reste sous l'impression que j'ai reçue dans ces derniers temps. Mais qui sait? Le temps marche vite, et, après tout, l'humanité n'est pas différente de moi: c'est-à-dire qu'elle se décourage et se ranime avec une grande facilité. Dieu me préserve de croire, comme J.-J. Rousseau, que je vaux mieux que mes contemporains et que j'ai acquis le droit de les maudire. Jean-Jacques était malade quand il voulait séparer sa cause de celle de l'humanité.
Nous avons tous souffert plus ou moins, en ce siècle de la maladie de Rousseau. Tâchons d'en guérir, avec l'aide de Dieu.
Le 5 juillet 1804, je vins donc au monde, mon père jouant du violon et ma mère ayant une jolie robe rose. Ce fut l'affaire d'un instant. J'eus, du moins, cette part de bonheur que me prédisait ma tante Lucie, de ne point faire souffrir longtemps ma mère. Je vins au monde fille légitime; ce qui aurait bien pu ne pas arriver, si mon père n'avait pas résolument marché sur les préjugés de sa famille; et cela fut un bonheur aussi, car, sans cela, ma grand'mère ne se fût peut-être pas occupée de moi avec autant d'amour qu'elle le fit plus tard, et j'eusse été privée d'un petit fonds d'idées et de connaissances qui a fait ma consolation dans les ennuis de ma vie.