Mon père voyant qu'il ne vaincrait jamais ce préjugé naïf et respectable croyance vraie au fond, car, à moins de nier Dieu, il faut vouloir que la pensée de Dieu intervienne dans une consécration comme celle du mariage, mon père avait le plus grand désir de faire consacrer le sien. Jusque-là il tremblait que Sophie, ne se regardant pas comme engagée par sa conscience, n'en vînt à tout remettre en question. Il ne doutait point d'elle, il n'en pouvait pas douter sous le rapport de l'attachement et de la fidélité. Mais elle avait des accès de fierté terrible quand il lui laissait entrevoir l'opposition de sa mère. Elle ne parlait de rien moins que d'aller au loin vivre de son travail avec ses enfans, et de montrer par là qu'elle ne voulait recevoir ni aumône ni pardon de cette orgueilleuse grande dame, dont elle se faisait une bien fausse et bien terrible idée.
Lorsque Maurice voulait lui persuader que le mariage contracté était indissoluble, et que sa mère viendrait à y souscrire tôt ou tard:—Eh non, disait-elle: votre mariage civil ne prouve rien, puisqu'il permet le divorce. L'Eglise ne le permet pas, nous ne sommes donc pas mariés, et ta mère n'a rien à me reprocher. Il me suffit que notre fille (j'étais née alors) ait un sort assuré. Mais quant à moi, je ne te demande rien et je n'ai à rougir devant personne.»
Ce raisonnement plein de force et de simplicité, la société ne le ratifiait pas, il est vrai. Elle le ratifierait encore moins aujourd'hui qu'elle s'est assise définitivement sur sa base nouvelle. Mais, à l'époque où ces choses se passaient, on avait déjà vu tant d'ébranlemens et de prodiges qu'on ne savait pas bien sur quel terrain l'on marchait. Ma mère avait les idées du peuple sur tout cela. Elle ne jugeait ni les causes ni les effets de ces nouvelles bases de la société révolutionnaire. «Cela changera encore, disait-elle. J'ai vu le temps où il n'y avait pas d'autre mariage que le mariage religieux. Tout à coup on a prétendu que celui-là ne valait rien et ne compterait plus. On en a inventé un autre qui ne durera pas et qui ne peut pas compter.»
Il a duré, mais en se modifiant d'une manière essentielle. Le divorce a été permis, puis aboli, et à présent on parle de le rétablir[42]. Jamais moment n'a été plus mal choisi pour soulever une aussi grave question. Et, bien que j'aie des idées arrêtées à cet égard, si j'étais de l'assemblée, je demanderais l'ordre du jour. On ne peut pas régler le sort et la religion de la famille dans un moment où la société est dans le désordre moral, pour ne pas dire dans l'anarchie. Aussi, lorsqu'il sera question de discuter cela, l'idée religieuse et l'idée civile vont se trouver encore une fois aux prises, au lieu de chercher cet accord sans lequel la loi n'a point de sens et n'atteint pas son but. Que le divorce soit rejeté, ce sera la consécration d'un état de choses contraire à la morale publique. Qu'il soit adopté, il le sera de telle manière et dans de telles circonstances, qu'il ne servira point la morale et ajoutera à la dissolution du pacte religieux de la famille. Je dirai mon opinion quand il faudra, et je reviens à mon récit.
Mon père avait vingt-six ans, ma mère en avait trente lorsque je vins au monde. Ma mère n'avait jamais lu Jean-Jacques Rousseau et n'en avait peut-être pas beaucoup entendu parler, ce qui ne l'empêcha pas d'être ma nourrice comme elle l'avait été et comme elle le fut de tous ses autres enfans. Mais, pour mettre de l'ordre dans le cours de ma propre histoire, il faut que je continue à suivre celle de mon père, dont les lettres me servent de jalons, car on peut bien imaginer que mes propres souvenirs ne datent pas encore de l'an XII.
Il passa une quinzaine à Nohant après son mariage, ainsi que je l'ai dit au précédent volume, et ne trouva aucun moyen d'en faire l'aveu à sa mère. Il revint à Paris, sous prétexte de poursuivre cet éternel brevet de capitaine, qui n'arrivait pas, et il trouva toutes ses connaissances, tous ses parens fort bien traités par la nouvelle monarchie: Caulaincourt, grand écuyer de l'empereur; le général d'Harville, grand écuyer de l'impératrice Joséphine; le bon neveu René, chambellan du prince Louis; sa femme, dame de compagnie de la princesse, etc. Cette dernière présenta à Mme Murat un état des services de mon père, que Mme Murat mit dans son corset, ce qui fait dire à mon père, à la date du 12 prairial an XII: «Voici le temps revenu où les dames disposent des grades, et où le corset d'une princesse nous promet plus que le champ de bataille. Soit j'espère me laver de ce corset-là quand nous aurons la guerre, et bien remercier mon pays de ce que mon pays me force à mal gagner.» .... Puis, revenant à ses chagrins personnels: «On m'apporte à l'instant, ma bonne mère, une lettre de toi, où tu m'affliges en t'affligeant. Tu prétends que j'ai été soucieux auprès de toi, et que des mots d'impatience me sont échappés. Mais est-ce que je t'en ai jamais, même dans ma pensée, adressé un seul? J'aimerais mieux mourir. Tu sais bien que c'était à l'adresse de Deschartres, en remboursement de ses sermons blessans et intempestifs. Jamais, quand j'ai été près de toi, je n'ai appelé avec impatience le jour qui devait m'en éloigner. Ah! que tout cela est cruel et que j'en souffre! Je retournerai bientôt te demander raison de tes lettres, méchante mère que je chéris!»
Je vins au monde le 12 messidor. Ma grand-mère n'en sut rien. Le 16, mon père lui écrivait sur toute autre chose.
LETTRE I.
De Maurice à sa mère, à Nohant.