Il retourna à Nohant et y passa encore six semaines sans que le fatal aveu pût passer de son cœur à ses lèvres. Mais son secret fut deviné; car, vers la fin de brumaire an XIII (novembre 1804), en même temps qu'il revenait à Paris, sa mère écrivait au maire du cinquième arrondissement:
«Une mère, monsieur, n'aura pas, sans doute, besoin de justifier auprès de vous le titre avec lequel elle se présente pour solliciter votre attention.
«J'ai de fortes raisons pour craindre que mon fils unique ne se soit récemment marié à Paris sans mon consentement. Je suis veuve; il a 26 ans; il sert; il s'appelle Maurice-François-Elisabeth Dupin. La personne avec laquelle il a pu contracter mariage a porté différens noms. Celui que je crois le sien est Victoire Delaborde. Elle doit être un peu plus âgée que mon fils; tous deux demeurent ensemble rue Meslay, no 15, chez le sieur Maréchal[45], et c'est parce que je suppose cette rue dans votre arrondissement, que je prends la liberté de vous adresser mes questions et de vous confier mes craintes. J'ose espérer que vous voudrez bien faire parvenir ma lettre à celui de MM. vos collègues dans l'arrondissement duquel se trouve la rue Meslay.
«Cette fille ou femme, car je ne sais de quel nom l'appeler, avant de s'établir dans la rue Meslay, demeurait, en nivose dernier, rue de la Monnaie, où elle tenait une boutique de modes.
«Depuis qu'elle habite la rue Meslay, mon fils en a eu une fille, que je crois née en messidor, et inscrite sur les registres sous le nom d'Aurore, fille de M. Dupin et de..... L'inscription pourrait, ce me semble, vous donner quelque lumière sur le mariage, s'il existe précédemment, comme je le crois, à cause du prénom qu'on a donné à l'enfant. Quelques indices me font présumer qu'il peut avoir été contracté en prairial dernier. J'ai l'honneur d'écrire à un magistrat, peut-être à un père de famille. Ce double titre ne m'aura pas vainement flattée d'une réponse aussi prompte que possible et d'une discrétion inviolable, quel que soit le résultat des recherches que je prends la liberté de vous demander.
«J'ai l'honneur, etc.
«DUPIN.»
Deuxième lettre de Mme Dupin au maire du 5e arrondissement.
«En confirmant mes craintes, monsieur, vous avez navré mon cœur, et, de longtemps, il ne s'ouvrira aux consolations que vous voulez y répandre; mais il ne sera jamais fermé à la reconnaissance, et je sens tout le prix d'une intention qui honore le vôtre. Cependant, je dois trop à vos soins généreux pour ne pas en espérer encore quelque chose. Vous paraissez croire que la plus grande irrégularité commise dans ce mariage fut d'avoir blessé les sentimens les plus respectables et les plus doux. Je vois que vous le connaissez; mais vous ne connaissez pas, et puissiez-vous ne jamais connaître jusqu'à quel point il peut les avoir blessés! Je l'ignore encore moi-même; mais mon cœur me dit qu'il faut qu'il soit bien coupable, puisqu'il a cru devoir me faire un mystère de la démarche la plus essentielle de sa vie. C'est ce mystère que vous seul pouvez m'aider à approfondir, parce que vous seul en êtes jusqu'ici le dépositaire, parce que je n'ose confier à aucune personne de ma connaissance à Paris ce que mon fils n'a pas osé dire à sa mère; puisque j'ose encore moins, pendant qu'il y est, m'y rendre moi-même et quitter une terre que je me plaisais à embellir pour une compagne digne de lui et de moi. Et, cependant, il faut bien que je sache quelle est cette étrange belle-fille qu'il a voulu me donner... Ma tranquillité présente, son bien-être futur en dépendent. Pour que mon cœur se familiarise, s'il le faut, avec toutes les conséquences de sa faute, il est absolument nécessaire que mon esprit l'embrasse dans tous ses détails. Votre estimable collègue, le maire du.... arrondissement..... a bien voulu vous offrir communication du dossier qui forme la réunion des pièces produites par les deux époux. Il ne vous refusera pas, monsieur, une copie régulière de toutes ces pièces sans exception; et j'ose attendre de votre obligeance, j'aurais dû dire de votre sensibilité, que vous voudrez bien la lui demander, soit en votre nom, soit au mien.»
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