Je m'en croyais pourtant guérie, lorsque, allant voir un malade avec Deschartres, nous nous trouvâmes tous deux à cheval au bord de l'Indre. «Faites attention, me dit-il, ne se doutant pas de ma monomanie, marchez derrière moi: le gué est très dangereux. A deux pas de nous, sur la droite, il y a vingt pieds d'eau.

—J'aimerais mieux ne point y passer, lui répondis-je, saisie tout à coup d'une grande méfiance de moi-même. Allez seul, je ferai un détour et vous rejoindrai par le pont du moulin.»

Deschartres se moqua de moi. «Depuis quand êtes-vous peureuse? me dit-il; c'est absurde. Nous avons passé cent fois dans des endroits pires, et vous n'y songiez pas. Allons, allons! le temps nous presse. Il nous faut être rentrés à cinq heures pour faire dîner votre bonne maman.»

Je me trouvai bien ridicule en effet, et je le suivis. Mais, au beau milieu du gué, le vertige de la mort s'empare de moi, mon cœur bondit, ma vue se trouble, j'entends le oui fatal gronder dans mes oreilles, je pousse brusquement mon cheval à droite, et me voilà dans l'eau profonde, saisie d'un rire nerveux et d'une joie délirante.

Si Colette n'eût été la meilleure bête du monde, j'étais débarrassée de la vie, et fort innocemment, cette fois, car aucune réflexion ne m'était venue, mais Colette, au lieu de se noyer, se mit à nager tranquillement et à m'emporter vers la rive: Deschartres faisait des cris affreux qui me réveillèrent. Déjà il s'élançait à ma poursuite. Je vis que, mal monté et maladroit, il allait se noyer. Je lui criai d'être tranquille et ne m'occupai plus que de me bien tenir. Il n'est pas aisé de ne pas quitter un cheval qui nage. L'eau vous soulève, et votre propre poids submerge l'animal à chaque instant; mais j'étais bien légère, et Colette avait un courage et une vigueur peu communs. La plus grande difficulté fut pour aborder. La rive était trop escarpée. Il y eut un moment d'anxiété terrible pour mon pauvre Deschartres; mais il ne perdit pas la tête et me cria de m'accrocher à un têteau de saule qui se trouvait à ma portée, et de laisser noyer la bête. Je réussis à m'en séparer et à me mettre en sûreté; mais quand je vis les efforts désespérés de ma pauvre Colette pour franchir le talus, j'oubliai tout à fait ma situation, et, entraînée une minute auparavant à ma propre perte, je me désolai de celle de mon cheval, que je n'avais pas prévue. J'allais me rejeter à l'eau pour essayer, bien inutilement sans doute, de le sauver, quand Deschartres vint m'arracher de là, et Colette eut l'esprit de revenir vers le gué où était restée l'autre jument.

Deschartres ne fit pas comme le maître d'école de la fable, qui débite son sermon avant de songer à sauver l'enfant; mais le sermon, pour venir après le secours, n'en fut pas moins rude. Le chagrin et l'inquiétude le rendaient parfois littéralement furieux. Il me traita d'animal, de bête brute. Tout son vocabulaire y passa. Comme il était d'une pâleur livide et que de grosses larmes coulaient avec ses injures, je l'embrassai sans le contredire; mais la scène continuant pendant le retour, je pris le parti de lui dire la vérité comme à un médecin, et de le consulter sur cette inexplicable fantaisie dont j'étais possédée.

Je pensais qu'il aurait peine à me comprendre, tant je comprenais peu moi-même ce que je lui avouais; mais il n'en parut pas surpris. «Ah! mon Dieu! s'écria-t-il, cela aussi! Allons, c'est héréditaire!» Il me raconta alors que mon père était sujet à ces sortes de vertiges, et m'engagea à les combattre par un bon régime et par la religion, mot inusité dans sa bouche, et que je lui entendais invoquer, je pense, pour la première fois.

Il n'avait pas lieu d'argumenter contre mon mal, puisqu'il était involontaire et combattu en moi; mais ceci nous conduisit à raisonner sur le suicide en général.

Je lui accordais d'abord que le suicide raisonné et consenti était généralement une impiété et une lâcheté. C'eût été le cas pour moi. Mais cela ne me paraissait pas plus absolu que bien d'autres lois morales. Au point de vue religieux, tous les martyrs étaient des suicides: si Dieu voulait, d'une manière absolue et sans réplique, que l'homme conservât, même parjure et souillée, la vie qu'il lui a imposée, les héros et les saints du christianisme devaient plutôt feindre d'embrasser les idoles que de se laisser livrer aux supplices et dévorer par les bêtes. Il y a eu des martyrs si avides de cette mort sacrée, qu'on raconte de plusieurs qu'ils se précipitèrent en chantant dans les flammes, sans attendre qu'on les y poussât. Donc l'idéal religieux admet le suicide et l'Église le canonise. Elle a fait plus que de canoniser les martyrs, elle a canonisé les saints volontairement suicidés par excès de macérations.

Quant au point de vue social (en outre des faits d'héroïsme patriotique et militaire, qui sont des suicides glorieux comme le martyre chrétien), ne pouvait-il pas se présenter des cas où la mort est un devoir tacitement exigé par nos semblables? Sacrifier sa vie pour sauver celle d'un autre n'est pas un devoir douteux, lors même qu'il s'agirait du dernier des hommes; mais la sacrifier pour réparer sa propre honte, si la société ne le commande pas, ne l'approuve-t-elle point? N'avons-nous pas tous dans le cœur et sur les lèvres ce cri instinctif de la conscience en présence d'une infamie: «Comment peut-on, comment ose-t-on vivre après cela?» L'homme qui commet un crime et qui se tue après, n'est-il pas à moitié absous? Celui qui a fait un grand tort à quelqu'un et qui, ne pouvant le réparer, se condamne à l'expier par le suicide, n'est-il pas plaint et en quelque sorte réhabilité? Le banqueroutier qui survit à la ruine de ses commettans est souillé d'une tache ineffaçable; sa mort volontaire peut seule prouver la probité de sa conduite ou la réalité de son désastre. Ce peut être parfois un point d'honneur exagéré, mais c'est un point d'honneur. Quand c'est l'œuvre d'un remords bien fondé, est-ce un scandale de plus à donner au monde? Le monde, par conséquent l'esprit des sociétés établies, n'en juge pas ainsi, puisque, par le pardon qu'il accorde, il considère ceci comme une réparation du mauvais exemple et un hommage rendu à la morale publique.