«Je t'envie bien, chère Aurore, le plaisir de courir les champs à cheval. Je tourmente mon papa mignon pour qu'il me le procure, car je rêve de me voir une casquette sur l'oreille. J'ai arraché sa promesse. En attendant, j'arpente à pied notre immense jardin de la préfecture. Figure-toi, ma chère, comme nous disions à la classe qu'il s'y trouve des plaines, des allées droites, des terrasses d'une longueur inouïe, et des tours qui dominent une espèce de promenade où il passe beaucoup de monde et où je vas souvent regarder. Comme la préfecture était autrefois une abbaye, il y a encore dans une partie du jardin entourée de murs, et qui est comme un grand jardin séparé du reste, de vieilles ruines d'église couvertes de lierre, des ifs taillés en pointe, et de longues allées sombres, bordées de grands tilleuls. Tout rappelle les moines dans cet endroit où rien n'a été changé, et je me les représente lisant leurs offices sous ces ombrages où j'aime à rêvasser ou à répéter les vers du Tasse.
«Ceux du Dante, que tu m'as envoyés, m'ont semblé magnifiques, et je ne peux me lasser de les relire.—Non vraiment, je ne chante plus:
Già reide la primavera,
Col suo fiorito aspetto.
Mais j'aime toujours M. l'abbé Métastase.
«Bonsoir, ma petite Aurore. Je vais me coucher, bien qu'il ne soit que neuf heures et demie, car je ne me sens pas disposée du tout à passer, comme toi, les nuits à travailler. Je n'ai pas d'ardeur et n'en prends que pour mon plaisir..................................... ...........................................»
............ 17 juin ............
«J'ai été, il y a quelques jours, à ce qu'on appelle ici un tantarare. C'est une société composée de personnes âgées qui jouent au boston dans un salon fort peu éclairé. Quelques jeunes personnes, qui ont suivi leurs mères, bâillent ou en meurent d'envie. Pour moi, mon sort a été supportable. Je me suis trouvée, par hasard, auprès d'une jeune dame aimable et de mon âge. Nous avons beaucoup bavardé. Tu aurais été étonnée de nous entendre raisonner sur l'histoire de France! Comme je n'y suis pas des plus ferrées, j'ai jeté la conversation sur ce qui m'en plaît le mieux, sur le temps de la chevalerie. Nous avons cherché alors des hommes dignes du beau titre de chevaliers dans ceux que nous connaissons, et nous n'avons pas pu en trouver plus de deux ou trois. Il fallait leur donner des dames: la chose nous parut trop difficile, quoique, au fond, chacune de nous pensât que c'était elle.
«Tu me demandes si je versifie encore. Vraiment non. J'ai laissé ce goût au couvent, où je ne pouvais avoir à chanter d'autres romances que celles que je composais moi-même. Maintenant ce n'est pas un petit plaisir pour moi de pouvoir chanter toutes celles que je veux........