La dévotion de ma sœur l'irritait souvent. Elle abhorrait les prêtres et lui parlait de ses curés comme elle me parlait de mes vieilles comtesses. Elle ouvrait souvent les Évangiles pour en lire quelques versets. Cela lui faisait du bien ou du mal, selon qu'elle était bien ou mal disposée. Calme, elle s'attendrissait aux larmes et aux parfums de Madeleine; irritée, elle traitait le prochain comme Jésus traita les vendeurs dans le Temple.
Elle s'endormit en me bénissant, en me remerciant du bien que je lui avais fait, et en déclarant qu'elle serait désormais toujours juste pour moi. «Ne t'inquiète plus, me dit-elle; je vois bien à présent que tu ne méritais pas tout le chagrin que je t'ai fait. Tu vois juste, tu as de bons sentimens. Aime-moi, et sois bien certaine qu'au fonds je t'adore.»
Cela dura trois jours. C'était bien long pour ma pauvre mère. Le printemps était arrivé et, à cette époque de l'année ma grand'mère avait toujours remarqué que son caractère s'aigrissait davantage, et frisait par momens l'aliénation, je vis qu'elle ne s'était pas trompée.
Je crois que ma mère elle-même sentit son mal et désira être seule pour me le cacher. Elle me mena à la campagne chez des personnes qu'elle avait vues trois jours auparavant à un dîner chez un vieux ami de mon oncle de Beaumont, et me quitta le lendemain de notre arrivée en me disant: «Tu n'es pas bien portante: l'air de la campagne te fera du bien. Je viendrai te chercher la semaine prochaine.»
Elle m'y laissa quatre ou cinq mois.
J'aborde de nouveaux personnages, un nouveau milieu où le hasard me jeta brusquement, et où la Providence me fit trouver des êtres excellens, des amis généreux, un temps d'arrêt dans mes souffrances, et un nouvel aspect de choses humaines.
Mme Roettiers du Plessis était la plus franche et la plus généreuse nature du monde. Riche héritière, elle avait aimé dès l'enfance son oncle James Roettiers, capitaine de chasseurs, troupier fini, dont la vive jeunesse avait beaucoup effrayé la famille. Mais l'instinct du cœur n'avait pas trompé la jeune Angèle. James fut le meilleur des époux et des pères. Ils avaient cinq enfans et dix ans de mariage quand je les connus. Ils s'aimaient comme au premier jour et se sont toujours aimés ainsi.
Mme Angèle, bien qu'à vingt-sept ans elle eût les cheveux gris, était charmante. Elle manquait de grâce, ayant toujours eu la pétulance, la franchise d'un garçon, et la plus complète absence de coquetterie; mais sa figure était délicate et jolie; sa fraîcheur, qui contrastait avec cette chevelure argentée, rendait sa beauté très originale.
James avait la quarantaine et le front très dégarni, mais ses yeux, bleus et ronds, pétillaient d'esprit et de gaîté, et toute sa physionomie peignait la bonté et la sincérité de son âme.
Les cinq enfans étaient cinq filles, dont une était élevée par le frère aîné de James: les quatre autres, habillées en garçons, couraient et grouillaient dans la maison la plus rieuse et la plus bruyante que j'eusse jamais vue.