Plus d'un lui fit la cour car elle était encore charmante, et je crois qu'elle eût pu facilement se remarier honorablement à cette époque; mais elle n'en voulut pas entendre parler, et, quoiqu'elle fût entourée d'hommages, jamais je ne vis moins de coquetterie et plus de réserve qu'elle n'en montra.

C'était un spectacle imposant que ce continuel passage d'une armée encore superbe dans notre vallée noire. Le temps fut toujours clair et chaud. Tous les chemins étaient couverts de ces nobles phalanges qui défilaient en bon ordre et dans un silence solennel. C'était la dernière fois qu'on devait voir ces uniformes si beaux, si bien portés, usés par la victoire, comme on l'a dit depuis avec raison, ces belles figures bronzées, ces fiers soldats si terribles dans les combats, si doux, si humains, si bien disciplinés pendant la paix. Il n'y eut pas un seul acte de maraude ou de brutalité à leur reprocher. Je ne vis jamais parmi eux un homme ivre, quoique le vin chez nous soit à bon marché, et que le paysan le prodigue au soldat. Nous pouvions nous promener à toute heure sur les chemins, ma mère et moi, comme en temps ordinaire, sans craindre la moindre insulte. Jamais on ne vit le malheur, la proscription, l'ingratitude et la calomnie supportés avec tant de patience et de dignité; ce qui n'empêcha pas qu'ils ne fussent nommés les Brigands de la Loire.

Deschartres même jeta les hauts cris parce qu'un volume des Mille et une Nuits fut égaré, et que quatre belles pêches disparurent de l'espalier où il les regardait mûrir; méfaits dont Hippolyte peut-être fut le seul coupable. N'importe, Deschartres accusait les brigands, et il ne se calma que lorsque ma bonne maman lui dit avec un grand sérieux: «Eh bien! monsieur Deschartres, quand vous écrirez l'histoire de ces temps-ci, vous n'oublierez pas un fait si grave. Vous direz: «Une armée entière traversa Nohant et porta le ravage et la dévastation sur un espalier, où l'on comptait quatre pêches avant cette terrible époque.»

Je me rappelle qu'il y eut pourtant un autre fait un peu plus grave et que je raconte précisément pour montrer combien ces brigands se piquaient d'honneur et de probité.

Nous vîmes passer des régimens de toutes armes, des chasseurs, des carabiniers, des dragons, des cuirassiers, de l'artillerie et ces brillans mamelucks avec leurs beaux chevaux et leur costume de théâtre, que j'avais vus à Madrid. Le régiment de mon père passa aussi, et les officiers, dont plusieurs l'avaient connu, entrèrent dans la cour et demandèrent à saluer ma grand'mère et ma mère. Elles les reçurent en sanglotant, prêtes à s'évanouir. Un officier dont j'ai oublié le nom s'écria en me voyant: «Ah! voilà sa fille. Il n'y a pas à se tromper à une pareille ressemblance.» Il me prit dans ses bras et m'embrassa en me disant: «Je vous ai vue toute petite en Espagne. Votre père était un brave militaire et bon comme un ange.»

Plus tard, à Paris, ayant plus de vingt ans, j'ai été abordée sur le boulevard par un officier à demi solde qui m'a demandé si je n'étais pas la fille du pauvre Dupin, et dans un restaurant, d'autres officiers qui dînaient à une autre table sont venus faire la même question aux personnes qui étaient avec moi. C'étaient de braves débris de notre belle armée, mais j'ai la mémoire des noms si peu certaine que je craindrais de me tromper en les citant. Dans toutes ces rencontres, j'ai toujours entendu faire de mon père les plus vifs et les plus tendres éloges.

J'ai dit que mon frère était grand observateur et critique judicieux pour son âge. Il me faisait part de ses remarques, et nous remarquâmes, en effet, que les réconciliations du nouveau pouvoir avec l'armée s'opéraient toujours en commençant par les plus hauts grades. Ainsi, vers la fin du passage, les officiers supérieurs exhibaient avec satisfaction des étendards fleurdelisés, brodés, disait-on, par la duchesse d'Angoulême, et qu'elle leur avait envoyés en signe de bienveillance. Les officiers de moindre grade se montraient irrésolus ou sur la réserve. Les sous-officiers et les soldats étaient tous franchement et courageusement des bonapartistes, comme on disait alors, et quand vint l'ordre définitif de changer de drapeau et de cocarde, nous vîmes brûler des aigles dont les cendres furent littéralement baignées de larmes. Quelques-uns crachèrent sur la cocarde sans tache avant de la mettre à leur shako. Les officiers ralliés avaient hâte de se séparer de ces fidèles soldats et de prendre place dans l'armée réorganisée sur les nouvelles bases et avec un autre personnel. Je pense bien qu'il y en eut beaucoup de trompés dans leurs espérances, et que les belles promesses à l'aide desquelles on leur avait fait opérer sans bruit la dislocation n'aboutirent plus tard qu'à une maigre demi-solde.

Quand les derniers uniformes eurent disparu dans la poussière de nos routes, nous sentîmes tous une grande fatigue: à force de voir marcher, il nous semblait avoir marché nous-mêmes. Nous avions assisté au convoi de la gloire, aux funérailles de notre nationalité. Ma grand'mère avait eu des émotions douloureuses et profondes, des souvenirs ravivés; ma mère, en voyant tous ces jeunes et brillans officiers, avait senti plus que jamais qu'elle n'aimerait plus et que sa vie encore jeune et pleine s'écoulerait dans la solitude et les regrets. Deschartres avait la tête brisée d'avoir eu tous les jours des centaines de logemens à distribuer et à discuter. Tous nos domestiques étaient sur les dents pour avoir servi nuit et jour une quarantaine de personnes et de chevaux pendant deux mois. Les courtes finances de ma grand'mère et sa cave s'en ressentaient, mais elle aimait à faire grandement les honneurs de chez elle, et elle y avait mangé une année de son revenu sans se plaindre.

A courir avec les soldats, mon frère avait pris rage d'être militaire et il ne fallait plus guère lui parler d'études. Quant à moi, qui avais été comme lui en récréation forcée pendant tout ce temps, j'étais accablée et brisée de mon inaction, car dès mon plus jeune âge, ne rien faire a toujours été pour moi la pire des fatigues.

Néanmoins, j'eus beaucoup de peine à me remettre au travail. Le cerveau est un instrument qui se rouille, et qui aurait besoin d'un exercice modéré, mais soutenu. La politique me devenait nauséabonde. Nohant n'était plus aussi recueilli et aussi intime que par le passé. Les autorités de la ville voisine avaient été remplacées en grande partie par des royalistes ardens, qui venaient faire des visites officielles à ma grand'mère, et là on ne parlait que du trône et de l'autel, et des nouvelles tentatives du parti des Jacobins, et des nouvelles répressions paternelles de ce bon gouvernement, qui envoyait à l'échafaud Ney, Labédoyère et autres scélérats. On faisait du zèle devant ma grand'mère parce qu'on la croyait bien lancée dans le monde et influente. Le fait est qu'elle ne l'était ni ne se piquait de l'être. Elle avait passé la seconde moitié de sa vie dans une sorte de retraite qui ne lui avait laissé que peu d'occasions d'être utile, et elle n'était pas charmée de l'ancien régime autant qu'on se l'imaginait.