Là-dessus, je me réjouis d'être au couvent; j'éprouvais un impérieux besoin de me reposer de tous ces déchiremens intérieurs; j'étais lasse d'être comme une pomme de discorde entre deux êtres que je chérissais. J'aurais presque voulu qu'on m'oubliât.

C'est ainsi que j'acceptai le couvent, et je l'acceptai si bien que j'arrivai à m'y trouver plus heureuse que je ne l'avais été de ma vie. Je crois que j'ai été la seule satisfaite parmi tous les enfans que j'y ai connus. Tous regrettaient leur famille, non pas seulement par tendresse pour les parens, mais aussi par regret de la liberté et du bien-être. Quoique je fusse des moins riches et que je n'eusse jamais connu le grand luxe, et quoique nous fussions passablement traitées au couvent, il y avait certes une grande différence sous le rapport de la vie matérielle entre Nohant et le cloître. En outre, la claustration, l'air de Paris, la continuité absolue d'un même régime, que je regarde comme funeste aux développemens successifs ou aux modifications continuelles de l'organisation humaine, me rendirent bientôt malade et languissante. En dépit de tout cela, je passai là trois ans sans regretter le passé, sans aspirer à l'avenir, et me rendant compte de mon bonheur dans le présent; situation que comprendront tous ceux qui ont souffert et qui savent que la seule félicité humaine pour eux c'est l'absence de maux excessifs: situation exceptionnelle pourtant pour les enfans des riches, et que mes compagnes ne comprenaient pas, quand je leur disais que je ne désirais pas la fin de ma captivité.

Nous étions cloîtrées dans toute l'acception du mot. Nous ne sortions que deux fois par mois, et nous ne découchions qu'au jour de l'an. On avait des vacances, mais je n'en eus point, ma grand'mère disant qu'elle aimait mieux ne pas interrompre mes études, afin de pouvoir me laisser moins longtemps au couvent. Elle quitta Paris peu de semaines après notre séparation, et ne revint qu'au bout d'un an, après quoi elle repartit pour un an encore. Elle avait exigé de ma mère qu'elle ne demandât pas à me faire sortir. Mes cousins Villeneuve m'offrirent de me prendre chez eux les jours de sortie et écrivirent à ma bonne maman pour le lui demander. J'écrivis, de mon côté, pour la prier de ne pas le permettre, et j'eus le courage de lui dire que, ne sortant pas avec ma mère, je ne voulais et ne devais sortir avec personne. Je tremblais qu'elle ne m'écoutât pas, et, quoique je sentisse bien un peu le besoin et le désir des sorties, j'étais décidée à me faire malade, si mes cousins venaient me chercher munis d'une permission. Cette fois, ma grand'mère m'approuva, et, au lieu de me faire des reproches, elle donna à mon sentiment des éloges que je trouvai même un peu exagérés. Je n'avais fait que mon devoir.

Si bien que je passai deux fois l'année entière derrière les grilles. Nous avions la messe dans notre chapelle, nous recevions les visites au parloir, nous y prenions nos leçons particulières, le professeur d'un côté des barreaux, nous de l'autre. Toutes les croisées du couvent qui donnaient sur la rue étaient non seulement grillées, mais garnies de châssis de toile. C'était bien réellement la prison, mais la prison avec un grand jardin et une nombreuse société. J'avoue que je ne m'aperçus pas un instant des rigueurs de la captivité, et que les précautions minutieuses qu'on prenait pour nous tenir sous clé et nous empêcher d'avoir seulement la vue du dehors me faisaient beaucoup rire. Ces précautions étaient le seul stimulant au désir de la liberté, car la rue des Fossés-Saint-Victor et la rue Clopin n'étaient tentantes ni pour la promenade ni même pour la vue. Il n'était pas une de nous qui eût jamais songé à franchir seule la porte de l'appartement de sa mère: presque toutes cependant épiaient au couvent l'entrebâillement de la porte du cloître, ou glissaient des regards furtifs à travers les fentes des toiles de croisées. Déjouer la surveillance, descendre deux ou trois degrés de la cour, apercevoir un fiacre qui passait, c'était l'ambition et le rêve de quarante ou cinquante filles folâtres et moqueuses, qui, le lendemain, parcouraient tout Paris avec leurs parens sans y prendre le moindre plaisir, fouler le pavé et regarder les passans n'étant plus le fruit défendu hors de l'enceinte du couvent.

Durant ces trois années, mon être moral subit des modifications que je n'aurais jamais pu prévoir, et que ma grand'mère vit avec beaucoup de peine, comme si en me mettant là elle n'eût pas dû les prévoir elle-même. La première année, je fus plus que jamais l'enfant terrible que j'avais commencé d'être, parce qu'une sorte de désespoir ou tout au moins de désespérance dans mes affections me poussait à m'étourdir et à m'enivrer de ma propre espièglerie. La seconde année, je passai presque subitement à une dévotion ardente et agitée. La troisième année je me maintins dans un état de dévotion calme, ferme et enjouée. La première année, ma grand'mère me gronda beaucoup dans ses lettres. La seconde, elle s'effraya de ma dévotion plus qu'elle n'avait fait de ma mutinerie. La troisième, elle parut à moitié satisfaite, et me témoigna un contentement qui n'était pas sans mélange d'inquiétude.

Ceci est le résumé de ma vie de couvent; mais les détails offrent quelques particularités auxquelles plus d'une personne de mon sexe reconnaîtra les effets tantôt bons, tantôt mauvais de l'éducation religieuse. Je les rapporterai sans la moindre prévention, et, j'espère, avec une parfaite sincérité d'esprit et de cœur.

CHAPITRE DOUZIEME.

Description du couvent.—La petite classe.—Malheur et tristesse des enfans.—Mademoiselle D***, maîtresse de classe.—Mary Eyre.—La mère Alippe.—Les limbes.—Le signe de la croix.—Les diables, les sages et les bêtes.—Mary G***.—Les escapades.—Isabelle C***.—Ses compositions bizarres.—Sophy C***.—Le secret du couvent.—Recherches et expéditions pour la délivrance de la victime.—Les souterrains.—L'impasse mystérieuse.—Promenade sur les toits.—Accident burlesque.—Whisky et les sœurs converses.—Le froid.—Je passe diable.—Mes relations avec les sages et les bêtes.—Mes jours de sortie.—Grand orage contre moi.—Ma correspondance surprise.—Je passe à la grande classe.

Avant de raconter ma vie au couvent, ne dois-je pas décrire un peu le couvent? Les lieux qu'on habite ont une si grande influence sur les pensées, qu'il est difficile d'en séparer les réminiscences.