Chargée de notre instruction religieuse, elle m'interrogea, le premier jour, sur le lieu où languissaient les âmes des enfans morts sans baptême. Je n'en savais rien du tout: je ne me doutais pas qu'il y eût un lieu d'exil ou de châtiment pour ces pauvres petites créatures, et je répondis hardiment qu'elles allaient dans le sein de Dieu. «A quoi songez-vous et que dites-vous là, malheureuse enfant? s'écria la mère Alippe. Vous ne m'avez pas entendue? Je vous demande où vont les âmes des enfans morts sans baptême?»
Je restai court. Une de mes compagnes, prenant mon ignorance en pitié, me souffla à demi-voix: «Dans les limbes!» Comme elle était Anglaise, son accent m'embrouilla, et je crus qu'elle faisait une mauvaise plaisanterie. «Dans l'Olympe?» lui dis-je tout haut en me retournant et en éclatant de rire. «For shame![12] s'écria la mère Alippe, vous riez pendant le catéchisme?—Pardon, mère Alippe, lui répondis-je, je ne l'ai pas fait exprès.»
Comme j'étais de bonne foi, elle s'apaisa. «Eh bien, dit-elle, puisque c'est malgré vous, vous ne baiserez pas la terre, mais faites le signe de la croix pour vous remettre et vous recueillir.
Malheureusement, je ne savais pas faire le signe de la croix. C'était la faute de Rose, qui m'avait appris à toucher l'épaule droite avant l'épaule gauche, et jamais mon vieux curé n'y avait pris garde. A la vue de cette énormité, la mère Alippe fronça le sourcil: «Est-ce que vous le faites exprès, miss?—Hélas! non, madame. Quoi donc?—Recommences-moi ce signe de croix.—Voilà, ma mère!—Encore?—Je veux bien, après?—Et c'est ainsi que vous faites toujours?—Mon Dieu oui.—Mon Dieu? Vous avez dit mon Dieu? Vous jurez?—Je ne crois pas.—Ah! malheureuse, d'où sortez-vous? C'est une païenne, une véritable païenne, en vérité! Elle dit que les âmes vont dans l'Olympe, elle fait le signe de la croix de droite à gauche, et elle dit mon Dieu hors de la prière! Allons, vous apprendrez le catéchisme avec Mary Eyre. Encore en sait-elle plus long que vous!»
Je ne fus pas très humiliée, je l'avoue: je me mordis les lèvres et me pinçai le nez pour ne pas rire; mais la religion du couvent me parut une si niaise et si ridicule affaire que je résolus d'en prendre à mon aise, et surtout de ne la jamais prendre au sérieux.
Je me trompais. Mon jour devait venir, mais il ne vint pas tant que je fus à la petite classe. J'étais là dans un milieu tout à fait impropre au recueillement, et certes je ne fusse jamais devenue pieuse si j'étais restée sous le joug odieux de Mlle D..., et sous la férule un peu pédante de la bonne mère Alippe.
Je n'avais pas de parti pris en entrant au couvent. J'étais plutôt portée à la docilité qu'à la révolte. On a vu que j'y arrivais sans humeur et sans chagrin; je ne demandais pas mieux que de m'y soumettre à la discipline générale. Mais quand je vis cette discipline si bête à mille égards et si méchamment prescrite par la D***, je mis mon bonnet sur l'oreille, et je m'enrégimentai résolument dans le camps des diables.
On appelait ainsi celles qui n'étaient pas et ne voulaient pas être dévotes. Ces dernières étaient appelées les sages. Il y avait une variété intermédiaire qu'on appelait les bêtes, et qui ne prenait parti pour personne, riant à gorge déployée des espiègleries des diables, baissant les yeux et se taisant aussitôt que paraissaient les maîtresses ou les sages, et ne manquant jamais de dire, aussitôt qu'il y avait danger: «Ce n'est pas moi!»
Au Ce n'est pas moi des bêtes égoïstes, quelques-unes, complétement lâches, prirent bientôt l'habitude d'ajouter: C'est Dupin ou G***.
Dupin, c'était moi: G***, c'était autre chose: c'était la figure la plus saillante de la petite classe, et la plus excentrique de tout le couvent.