Enfin j'avais rencontré une véritable sainte comme celles que j'avais rêvées. Mes autres nonnes étaient comme des anges terrestres, qui, sans lutte et sans souffrances, jouissaient par anticipation du calme paradisiaque. Hélène était une créature plus humaine et plus divine en même temps. Plus humaine, parce qu'elle souffrait; plus divine, parce qu'elle aimait à souffrir. Elle n'avait pas cherché le bonheur, le repos, l'absence de tentations mondaines, la liberté du recueillement dans le cloître. Les séductions du siècle! pauvre fille des champs nourrie dans de grossiers labeurs, elle ne les connaissait pas. Elle n'avait rêvé et accompli qu'un martyre de tous les jours; elle l'avait envisagé avec la logique sauvage et grandiose de la foi primitive. Elle était exaltée jusqu'au délire sous une apparence froide et stoïque. Quelle nature puissante! Son histoire me faisait frissonner et brûler. Je la voyais aux champs, écoutant, comme notre grande pastoure, les voix mystérieuses dans les branches des chênes et dans le murmure des herbes. Je la voyais passant par-dessus le corps de ce bel enfant dont les larmes tombaient sur mon cœur et passaient dans mes yeux. Je la voyais seule et debout sur le chemin, froide comme une statue et le cœur percé cependant des sept glaives de la douleur, élevant sa main hâlée vers le ciel et réduisant au silence, par l'énergie de sa volonté, toute cette famille gémissante et frappée de respect.

«O sainte Hélène, me disais-je en la quittant, vous avez raison, vous êtes dans le vrai, vous! vous êtes d'accord avec vous-même. Oui! quand on aime Dieu de toutes ses forces, quand on le préfère à toutes choses, on ne s'endort point en chemin; on n'attend pas ses ordres, on les prévient; on court au-devant des sacrifices. Oui! vous m'avez embrasée du feu de votre amour, et vous m'avez montré la voie. Je serai religieuse; ce sera le désespoir de mes parens, le mien par conséquent. Il faut ce désespoir-là pour avoir le droit de dire à Dieu: «Je t'aime, je serai religieuse et non pas dame de chœur, vivant dans une simplicité recherchée et dans une béate oisiveté. Je serai sœur converse, servante écrasée de fatigue, balayeuse de tombeaux, porteuse d'immondices; tout ce qu'on voudra, pourvu que je sois oubliée après avoir été maudite par les miens; pourvu que, dévorant l'amertume de l'immolation, je n'aie que Dieu pour témoin de mon supplice et que son amour pour ma récompense.»

Je ne tardai pas à confier à Marie Alicia mon projet d'entrer en religion. Elle n'en fut point enivrée. La digne et raisonnable femme me dit en souriant: «Si cette idée vous est douce, nourrissez-la, mais ne la prenez pas trop au sérieux. Il faut être plus fort que vous ne pensez pour mettre à exécution une chose difficile. Votre mère n'y consentira pas volontiers, votre grand'mère encore moins. Elles diront que nous vous avons entraînée, et ce n'est pas du tout notre intention ni notre manière d'agir. Nous ne caressons point les vocations au début, nous les attendons à leur entier développement. Vous ne vous connaissez pas encore vous-même. Vous croyez qu'on mûrit du jour au lendemain; allons, allons, ma chère sœur, il passera encore de l'eau sous le pont avant que vous signiez cet écrit-là.» Et elle me montrait la formule de ses vœux, écrite en latin dans un petit cadre de bois noir au dessus de son prie-Dieu. Cette formule, contraire à la législation française, était un engagement éternel; on le signait à une petite table sur laquelle, au milieu de l'église, on posait le saint sacrement.

Je souffrais bien un peu des doutes de Mme Alicia sur mon compte; mais je me défendais de cette souffrance comme d'une révolte de mon orgueil. Seulement je persistais à croire, sans en rien dire, que la sœur Hélène avait une plus grande vocation. Marie Alicia était heureuse, elle le disait sans affectation et sans emphase, et on voyait bien qu'elle était sincère. Elle disait parfois: «Le plus grand bonheur, c'est d'être en paix avec Dieu. Je ne l'aurais pas été dans le monde, je ne suis pas une héroïne, j'ai la crainte et peut-être le sentiment de ma faiblesse. Le cloître me sert de refuge et la règle monastique d'hygiène morale; moyennant ces puissans secours, je suis mon chemin sans trop d'efforts ni de mérite.»

Ainsi raisonnait cette âme profondément humble, ou, si on l'aime mieux, cet esprit parfaitement modeste. Elle était d'autant plus forte qu'elle croyait ne pas l'être.

Quand j'essayais de raisonner avec elle à la manière de la sœur Hélène, elle secouait doucement la tête: «Mon enfant, me disait-elle, si vous cherchez le mérite de la souffrance, vous le trouverez de reste dans le monde. Croyez bien qu'une mère de famille, ne fût-ce que pour mettre ses enfans au monde, a plus de douleur et de travail que nous. Je ne regarde pas la vie claustrale comme un sacrifice comparable à ceux qu'une épouse et une bonne mère doit s'imposer tous les jours. Ne vous tourmentez donc pas l'esprit, et attendez ce que Dieu vous inspirera quand vous serez en âge de choisir. Il sait mieux que vous et moi ce qui vous convient. Si vous désirez de souffrir, soyez tranquille, la vie vous servira à souhait, et peut-être trouverez-vous, si votre ardeur de sacrifice persiste, que c'est dans le monde, et non dans le couvent, qu'il faut aller chercher votre martyre.»

Sa sagesse me pénétrait de respect, et ce fut elle qui me préserva de prononcer ces vœux imprudens que les jeunes filles font quelquefois d'avance dans le secret de leur effusion devant Dieu: sermens terribles qui pèsent quelquefois pour toute la vie sur des consciences timorées, et qu'on ne viole pas, quelque non recevable qu'ils aient été devant Dieu, sans porter une grave atteinte à la dignité et à la santé de l'âme.

Cependant je ne me défendais pas de l'enthousiasme de sœur Hélène; je la voyais tous les jours, j'épiais l'occasion et le moyen de l'aider dans ses rudes travaux, consacrant mes récréations de la journée à les partager, et celles du soir à lui donner des leçons de français dans sa cellule. Elle avait, je l'ai dit, fort peu d'intelligence et savait à peine écrire. Je lui appris plus d'anglais que de français, car je m'aperçus bientôt que c'était par l'anglais que nous eussions dû commencer. Nos leçons ne duraient guère qu'une demi-heure. Elle se fatiguait vite. Cette tête si forte avait plus de volonté que de puissance.

Nous avions donc une demi-heure pour causer, et j'aimais son entretien, qui était pourtant celui d'un enfant. Elle ne savait rien, elle ne désirait rien savoir hors du cercle étroit où sa vie s'était renfermée. Elle avait le profond mépris de toute science étrangère à la vie pratique qui caractérise le paysan. Elle parlait mal à froid, ne trouvait pas de mots à son usage, et ne pouvait pas enchaîner ses idées; mais quand l'enthousiasme revenait, elle avait des élans d'une profondeur étrange dans leur concision enfantine.

Elle ne doutait pas de ma vocation, elle ne cherchait pas à me retenir et à me faire hésiter dans mon entraînement; elle croyait à la force des autres comme à la sienne propre. Elle ne s'embarrassait l'esprit d'aucun obstacle et se persuadait qu'il serait très facile de m'obtenir une dispense pour entrer dans la communauté en dépit des statuts de la règle, qui n'admettaient que des Anglaises, des Écossaises ou des Irlandaises dans le couvent. J'avoue que l'idée d'être religieuse ailleurs qu'aux Anglaises me faisait frémir, preuve que je n'avais pas de vocation véritable, et comme je lui avouais le doute que cette préférence pour notre couvent élevait en moi, elle me rassurait avec une adorable indulgence. Elle voulait trouver ma préférence légitime, et cette mollesse de cœur n'altérait pas, suivant elle, l'excellence de ma vocation. J'ai déjà dit quelque part dans cet ouvrage, à propos de la Tour d'Auvergne, je crois, que le cachet de la véritable grandeur est de ne jamais songer à exiger des autres les grandes choses qu'on s'impose à soi-même. La sœur Hélène, cette créature toute d'instincts sublimes, agissait de même avec moi. Elle avait quitté sa famille et son pays, elle était venue avec joie s'enterrer dans le premier couvent qu'on lui avait désigné, et elle consentait à me laisser choisir ma retraite et arranger mon sacrifice. C'était assez, à ses yeux, qu'une personne comme moi, qu'elle regardait comme un grand esprit (parce que je savais ma langue mieux qu'elle ne savait la sienne), acceptât délibérément l'idée d'être sœur converse au lieu de préférer tenir la classe.