Je sentis, en commençant à écrire Indiana, une émotion très vive et très particulière, ne ressemblant à rien de ce que j'avais éprouvé dans mes précédens essais. Mais cette émotion fut plus pénible qu'agréable. J'écrivis tout d'un jet, sans plan, je l'ai dit, et littéralement sans savoir où j'allais, sans m'être même rendu compte du problème social que j'abordais. Je n'étais pas saintsimonienne, je ne l'ai jamais été, bien que j'aie eu de vraies sympathies pour quelques idées et quelques personnes de cette secte; mais je ne les connaissais pas à cette époque, et je ne fus point influencée par elles.

J'avais en moi seulement, comme un sentiment bien net et bien ardent, l'horreur de l'esclavage brutal et bête. Je ne l'avais pas subi, je ne le subissais pas, on le voit par la liberté dont je jouissais et qui ne m'était pas disputée. Donc, Indiana n'était pas mon histoire dévoilée comme on l'a dit. Ce n'était pas une plainte formulée contre un maître particulier. C'était une protestation contre la tyrannie en général, et si je personnifiais cette tyrannie dans un homme, si j'enfermais la lutte dans le cadre d'une existence domestique, c'est que je n'avais pas l'ambition de faire autre chose qu'un roman de mœurs. Voilà pourquoi, dans une préface écrite après le livre, je me défendis de vouloir porter atteinte aux institutions. J'étais fort sincère et ne prétendais pas en savoir plus long que je n'en disais. La critique m'en apprit davantage et me fit mieux examiner la question.

J'écrivis donc ce livre sous l'empire d'une émotion et non d'un système. Cette émotion, lentement amassée dans le cours d'une vie de réflexions, déborda très impétueuse dès que le cadre d'une situation quelconque s'ouvrit pour la contenir; mais elle s'y trouva fort à l'étroit, et cette sorte de combat contre l'exécution me soutint pendant six semaines dans un état de volonté tout nouveau pour moi.

CHAPITRE VINGT-NEUVIEME.

Delatouche passe brusquement de la raillerie à l'enthousiasme.—Valentine paraît.—Impossibilité de la collaboration projetée.—La Revue des Deux-Mondes. Buloz.—Gustave Planche.—Delatouche me boude et rompt avec moi.—Résumé de nos rapports par la suite.—Maurice entre au collége.—Son chagrin et le mien.—Tristesse et dureté du régime des lycées.—Une exécution à Henri IV.—La tendresse ne raisonne pas.—Maurice fait sa première communion.

Je demeurais encore quai Saint-Michel avec ma fille quand Indiana parut[8]. Dans l'intervalle de la commande à la publication, j'avais écrit Valentine et commencé Lélia. Valentine parut donc deux ou trois mois après Indiana, et ce livre fut écrit également à Nohant, où j'allais toujours régulièrement passer trois mois sur six.

Delatouche grimpa à ma mansarde et trouva le premier exemplaire d'Indiana, que l'éditeur Ernest Dupuy venait de m'envoyer, et sur la couverture duquel j'étais en train précisément d'écrire le nom de Delatouche. Il le prit, le flaira, le retourna, curieux, inquiet, railleur surtout ce jour-là. J'étais sur le balcon; je voulus l'y attirer, parler d'autre chose, il n'y eut pas moyen, il voulait lire, il lisait, et à chaque page il s'écriait: «Allons! c'est un pastiche; école de Balzac! Pastiche, que me veux-tu! Balzac, que me veux-tu?»

Il vint sur le balcon, le volume à la main, et me critiquant mot par mot, me démontrant par a plus b que j'avais copié la manière de Balzac, et qu'à cela je n'avais gagné que de n'être ni Balzac ni moi-même.

Je n'avais ni cherché ni évité cette imitation de manière, et il ne me semblait pas que le reproche fût fondé. J'attendis, pour me condamner moi-même, que mon juge, qui emportait son exemplaire, l'eût feuilleté en entier. Le lendemain matin, à mon réveil, je reçus ce billet: «George, je viens faire amende honorable; je suis à vos genoux. Oubliez mes duretés d'hier soir, oubliez toutes les duretés que je vous ai dites depuis six mois. J'ai passé la nuit à vous lire. O mon enfant, que je suis content de vous!»