J'allai le voir deux jours après. Je le trouvai affublé de l'affreux habit carré d'uniforme, lourd et malpropre. Je ne sais si cette coutume subsiste encore de faire porter aux élèves qui entrent les vieux habits de ceux qui sortent. C'était une véritable vilenie de spéculation, puisque les parens payaient un trousseau d'entrée. Je réclamai en vain, remontrant que cela était malsain et pouvait communiquer aux enfans des maladies de peau. Une autre coutume barbare consistait dans l'absence de vases de nuit dans les dortoirs, avec défense de sortir pour se soulager. D'un autre côté, la spéculation autorisait la vente de méchantes friandises qui les rendaient malades.
Encore le proviseur était-il des plus honnêtes et des plus humains, et le mieux disposé à combattre des abus qui n'étaient pas de son fait. Il eut un successeur qui se montra fort doux et affable. Mais M. ..... vint ensuite, qui se posa devant moi en homme moral à la manière d'un sergent de ville, et qui sut rendre les enfans aussi malheureux que la règle le comportait. Partisan farouche de l'autorité absolue, c'est lui qui autorisa un père intelligent à faire battre son fils par son nègre, devant toute la classe, convoquée militairement au spectacle de cette exécution dans le goût créole ou moscovite, et menacée de punition sévère en cas du moindre signe d'improbation. J'ai oublié le nom du proviseur et celui du père de l'enfant, je ne veux pas que mon fils me les rappelle, mais tout ce qui était élève à Henri IV à cette époque pourra certifier le fait.
Ma seconde visite à Maurice se termina comme la première: mes amis m'accusèrent de faiblesse. J'avoue que je ne me sentais ni Romain ni Spartiate devant le désespoir d'un pauvre enfant que l'on condamnait à subir une loi brutale et mercenaire, sans qu'il eût en rien mérité ce cruel châtiment. On me traîna, ce jour-là, au Conservatoire de musique, comptant que Beethoven me ferait du bien. J'avais tant pleuré, en revenant du collége, que j'avais littéralement les yeux en sang. Cela ne paraissait guère raisonnable et ne l'était pas du tout. Mais la raison ne pleure jamais, ce n'est pas son affaire, et les entrailles ne raisonnent pas, elles ne nous ont pas été données pour cela.
La Symphonie pastorale ne me calma pas du tout. Je me souviendrai toujours de mes efforts pour pleurer tout bas comme d'une des plus abominables angoisses de ma vie.
Maurice ne se rendit qu'à la crainte d'augmenter un chagrin que je ne pouvais pas lui cacher; mais son parti n'était pris qu'à moitié. Ses jours de sortie amenaient de nouvelles crises. Il arrivait le matin, gai, bruyant, enivré de sa liberté. Je passais une grande heure à le laver et à le peigner, car la malpropreté qu'il apportait du collége était fabuleuse. Il ne tenait pas à se promener; toute sa joie était de rester avec sa sœur et moi dans mes petites chambres, de barbouiller des bons hommes sur du papier, de regarder ou de découper des images. Jamais enfant, et plus tard jamais homme, n'a si bien su s'occuper et s'amuser d'un travail sédentaire. Mais, à chaque instant, il regardait la pendule, disant: Je n'ai plus que tant d'heures à passer avec toi. Sa figure s'allongeait à mesure que le temps s'écoulait. Quand venait le dîner, au lieu de manger, il commençait à pleurer, et quand l'heure de rentrer avait sonné, le déluge était tel, que souvent j'étais forcée d'écrire qu'il était malade, et c'était la vérité. L'enfance ne sait pas lutter contre le chagrin, et celui de Maurice était une véritable nostalgie.
Quand on le prépara à sa première communion, qui était affaire de réglement au collége, je vis qu'il acceptait très naïvement l'enseignement religieux. Je n'aurais voulu pour rien au monde qu'il commençât sa vie par un acte d'hypocrisie ou d'athéïsme, et si je l'eusse trouvé disposé à se moquer, comme beaucoup d'autres, je lui aurais dit les motifs sérieux qui m'apparurent dans mon enfance pour me décider à ne pas protester contre une institution dont j'acceptais l'esprit plutôt que la lettre; mais, en reconnaissant qu'il ne discutait rien, je me gardai bien de faire naître en lui le moindre doute. La discussion n'était pas de son âge et son esprit ne devançait pas son âge. Il fit donc sa première communion avec beaucoup d'innocence et de ferveur.
Je venais de passer une des plus tristes années de ma vie, celle de 1833, et il me reste à la résumer.
CHAPITRE TRENTIEME.
Ce que je gagnai à devenir artiste.—La mendicité organisée.—Les filous de Paris.—La mendicité des emplois, celle de la gloire.—Les lettres anonymes et celles qui devraient l'être.—Les visites. Les Anglais, les curieux, les flâneurs, les donneurs de conseils.—Le boulet.—Réflexions sur l'aumône, sur l'emploi des biens.—Le devoir religieux et le devoir social en opposition flagrante.—Les problèmes de l'avenir et la loi du temps.—L'héritage matériel et intellectuel.—Les devoirs de la famille, de la justice, de la probité s'opposant à l'immolation évangélique dans la société actuelle.—Contradiction inévitable avec soi-même.—Ce que j'ai cru devoir conclure pour ma gouverne particulière.—Doute et douleur. Réflexions sur la destinée humaine et sur l'action de la Providence.—Lélia.—La critique.—Les chagrins qui passent; celui qui reste.—Le mal général.—Balzac.—Départ pour l'Italie.