Gabrielle ne se gêna pas pour me dire que sa mère redoutait sur la scène le voisinage de sa jeunesse et de sa beauté. Je l'en repris, et elle me témoigna très naïvement sa colère et son aversion pour quiconque donnait raison contre elle à sa mère. Je fus surprise de voir tant d'amertume cachée sous cette figure d'ange, pour laquelle je m'étais sentie prévenue, et qui, en me donnant sa confiance, s'était imaginée apparemment que j'abonderais dans son sens.

Peu de temps après, Gabrielle s'éprit d'un homme de lettres de quelque talent, F***, qui faisait de petits articles dans la Revue des Deux-Mondes, sous le nom de lord Feeling. Mais ce talent était d'une mince portée et d'un emploi à peu près nul, commercialement parlant. F... ne possédait rien, et, de plus, il était phthisique.

Mme Dorval voulut l'éloigner; Gabrielle, irritée, l'accusa de vouloir le lui enlever. «Ah! s'écriait la pauvre mère blessée et consternée, voilà l'exécrable rengaine? des filles jalouses! On veut les empêcher de courir à leur perte, on a le cœur brisé d'être forcé de briser le leur, et pour vous consoler, elles vous accusent d'être infâme, pas davantage!»

Mme Dorval jugea nécessaire de mettre Gabrielle au couvent. Un beau matin, Gabrielle disparut, enlevée par F....

F... était un honnête homme, mais une âme sans énergie comme son organisation mortellement frappée, et un esprit sans ressources comme sa fortune. Après le scandale de cet enlèvement, Mme Dorval ne pouvant lui refuser la main de Gabrielle, il n'avait d'autre parti à prendre que de venir demander et obtenir un double pardon. La courageuse mère eût donné asile à ce malade qui voulait être époux au bord de sa tombe, à cette fille abusée qui se posait en victime parce qu'on voulait l'empêcher de l'être.

F... fit tout le contraire de ce que lui eussent conseillé la raison et la droiture. Il emmena Gabrielle en Espagne, comme s'il eût craint que sa mère ne mît des gendarmes après elle, et ils essayèrent de se marier sans son consentement; mais ils n'y réussirent pas et furent forcés de le demander dans des termes blessans. Le mariage consenti et conclu, ils demandèrent de l'argent. Mme Dorval donna tout ce qu'elle put donner. On trouva naturellement qu'elle n'en avait guère, et on lui en fit un crime. Les jeunes époux, au lieu de chercher à travailler à Paris, partirent pour l'Angleterre, mangeant ainsi d'un coup, en voyages et en déplacemens, le peu qu'ils possédaient. Avaient-ils l'espoir de se créer des occupations à Londres? Cet espoir ne se réalisa pas. Gabrielle n'était pas artiste, bien qu'elle eût été élevée comme une héritière eût pu l'être, avec des maîtres d'art et les conseils de vrais artistes; mais la beauté ne suffit pas sans le courage et l'intelligence.

F... n'était pas beaucoup mieux doué: c'était un bon jeune homme, d'une figure intéressante, capable de sentimens doux et tendres, mais très à court d'idées et trop délicat pour ne pas comprendre, s'il eût réfléchi, qu'enlever une jeune fille pauvre, sans avoir les moyens ni la force de lui créer une existence, est une faute dont on a mauvaise grâce à se draper. Il tomba dans le découragement, et la phthisie fit d'effrayans progrès. Ce mal est contagieux entre mari et femme. Gabrielle en fut envahie et y succomba en quelques semaines, en proie à la misère et au désespoir.

Le malheureux F... revint mourir à Paris. Il reçut l'hospitalité pendant quelques jours, à Saint-Gratien, chez le marquis de Custines, et là il eut la faiblesse de se plaindre de Mme Dorval avec âcreté. Se faisant illusion sur lui-même, comme tous les phthisiques, il prétendait avoir été robuste et bien portant avant ce séjour à Londres, où les privations de sa femme et l'inquiétude de l'avenir l'avaient tué. Il se trompait complétement sur lui-même. Le premier mot que Mme Dorval m'avait dit sur son compte avait été celui-ci: «Il a un peu de talent, très peu de courage, et une santé perdue.» Il suffisait, en effet, de le voir, pour remarquer sa toux sèche, sa maigreur extrême et le profond abattement de sa physionomie. La pauvre Gabrielle attribuait ces symptômes effrayans aux souffrances de la passion, et, innocente qu'elle était, ne se doutait pas que l'assouvissement de cette passion serait la mort pour tous deux.

Quant aux secours que Mme Dorval eût dû leur envoyer, dans l'état de gêne très dure et très effrayante où elle vivait elle-même, harcelée (je l'ai vu) par des créanciers qui saisissaient ses appointemens et menaçaient de saisir ses meubles, ces secours eussent été un faible palliatif. En outre, F... avouait lui-même qu'il avait eu honte de lui faire savoir à quelles extrémités il s'était vu réduit, et cette honte se comprend de reste de la part d'un homme qui n'a tenu compte des prévisions maternelles et qui s'est fait fort d'être un soutien digne de confiance. F... s'était montré irrité surtout de n'avoir pas inspiré cette confiance à Mme Dorval.

Malgré ce remords intérieur, F..., brisé par la perte de sa femme, aigri par sa propre souffrance et se débattant aux approches de l'agonie, s'épanchait en confidences amères. Que Dieu lui pardonne, mais elles furent coupables, ces plaintes de sa faiblesse! Bon nombre de personnes les écoutèrent et les accueillirent, coupables aussi de ne pas savoir les réduire à néant comme l'examen du fait et par la plus simple réflexion sur ce fait même.