Tout d'un coup, il lui sembla que le valet de chambre de monseigneur, qui l'avait si bien traité, entrait et s'approchait de son lit, et qu'il le regardait dormir, encore qu'il parût n'avoir point d'yeux dans sa vilaine grosse tête. Gribouille eut peur et voulut lui parler, mais le valet de chambre se mit à faire tic, tac, et à remuer les bras et les jambes, et puis à monter au plafond, à redescendre, à remonter encore, à croiser des fils sur d'autres fils, avec beaucoup d'adresse et de promptitude, toujours faisant tic, tac, comme une pendule. D'abord ce jeu amusa Gribouille; mais, quand il se vit tout enveloppé dans un grand filet, il eut peur encore une fois et voulut parler: ce lui fut impossible, car, au lieu de sa voix ordinaire, il ne sortit de son gosier qu'un petit sifflement aigu et faible comme celui d'un cousin. Il essaya de sortir ses bras du lit, et, au lieu de bras, il se vit des petites pattes si menues qu'il craignit, en les remuant, de les casser. Enfin il s'aperçut qu'il était devenu un pauvre petit moucheron, et que ce qu'il avait pris pour le valet de chambre de monseigneur Bourdon n'était qu'une affreuse araignée d'une grandeur démesurée, toute velue, et tout occupée de le prendre dans sa toile pour le dévorer. Pour le coup, Gribouille fut si effrayé qu'il réussit à s'éveiller, et il ne vit dans la chambre que le domestique, sous sa forme naturelle, qui était occupé à fourrer dans son buffet des bouteilles pleines, des couverts d'argent, des vases précieux et des bijoux qu'il volait pendant la fête, se promettant de mettre ses larcins sur le compte de quelque pauvre diable moins avancé que lui dans les bonnes grâces de monseigneur.

D'abord Gribouille ne comprit pas ce qu'il faisait, mais il le devina lorsque le valet se tourna vers lui d'un air effrayé et menaçant, et qu'il lui dit d'une voix sèche et cassée qui ressemblait au mouvement d'une vieille horloge usée:

—Pourquoi me regardez-vous, et pourquoi ne dormez-vous pas?

Gribouille, qui n'était pas du tout si simple que l'on croyait, ne fit semblant de rien, et, se levant, il demanda la permission d'aller voir la fête, puisqu'aussi bien le bruit l'empêchait de dormir.

—Allez, allez, vous êtes libre, lui dit le valet qui aimait bien autant être débarrassé de lui.

Gribouille s'en alla donc droit devant lui, monta des escaliers, en descendit, traversa plusieurs chambres, et vit quantité de choses auxquelles il ne comprit rien du tout, mais qui ne laissèrent pas de le divertir. Dans une de ces chambres il y avait beaucoup de messieurs habillés de noir et de dames très-parées qui jouaient aux cartes et aux dés en se disputant des monceaux d'or.

Dans une autre salle, d'autres hommes noirs et d'autres femmes parées et bariolées dansaient au son des instruments. Ceux qui ne dansaient pas avaient l'air de regarder, mais ils bourdonnaient si bruyamment qu'on n'entendait plus la musique.

Ailleurs on mangeait debout, d'un air affamé et pas moitié aussi proprement que Gribouille avait coutume de le faire. On allait d'une chambre à l'autre, on se poussait, on mourait de chaud, et tout ce monde agité paraissait triste ou en colère. Enfin le jour parut, et on ouvrit les fenêtres. Gribouille, qui s'était assoupi sur une banquette, crut voir s'envoler, par ces fenêtres ouvertes, de grands essaims de bourdons, de frelons et de guêpes, et quand il ouvrit les yeux il se trouva seul dans la poussière. Les lustres s'éteignaient, les valets, harassés, se jetaient en travers sur les canapés et sur les tables. D'autres faisaient main basse sur les restes des buffets. Gribouille s'en fut achever paisiblement son somme sous les arbres du jardin, lequel était fort beau et tout rempli de fleurs magnifiques.