Cette convention faite, ils vinrent remercier Gribouille de son généreux présent, et, quoiqu'ils fussent encore assez grossiers dans leurs manières, ils l'invitèrent de bon cœur à venir dîner avec eux et à demeurer dans celle de leurs maisons qu'il lui plairait de choisir.

Gribouille accepta le repas, et, comme il portait les habits avec lesquels il avait quitté la contrée cent ans auparavant, il fut bientôt un objet de curiosité pour toute la ville, qui était un port de mer. On vint à la porte du cabaret où il dînait avec les marins, et la nouvelle de son arrivée en feuille de rose s'étant répandue, la foule s'ameuta et commença à crier qu'il fallait prendre l'enfant, le renfermer dans une cage, et le montrer dans tout le pays pour de l'argent.

Les mariniers qui régalaient Gribouille essayèrent de repousser cette foule; mais quand ils virent qu'elle augmentait toujours, ils lui conseillèrent de se sauver par une porte de derrière et de se bien cacher:—Car vous avez affaire à de méchantes gens, lui dirent-ils, et ils sont capables de vous tuer en se battant à qui vous aura.

—J'irai au-devant d'eux, répondit Gribouille en se levant, et je tâcherai de les apaiser.

—Ne le faites point, dit une vieille femme qui servait le repas, vous feriez comme défunt Gribouille, qui, à ce que m'a conté ma grand'mère, se noya dans la rivière pour se sauver de la pluie.

Gribouille eut bien envie de rire: il quitta la table et, ouvrant la porte, il alla au milieu de la foule, tenant devant lui son bouquet qu'il fourrait vitement dans le nez de ceux qui venaient se jeter sur lui. Il n'eût pas plutôt fait cette expérience sur une centaine de personnes, qu'elles l'entourèrent pour le protéger contre les autres; et peu à peu, comme les fleurs de l'île enchantée ne se flétrissaient point et qu'elles répandaient un parfum que n'eût pas épuisé la respiration de cent mille personnes, toute la population de cet endroit-là se trouva calmée comme par miracle. Alors, au lieu de vouloir enfermer Gribouille, chacun voulut lui faire fête, ou tout au moins l'interroger sur son pays, sur ses voyages, sur l'âge qu'il avait, et sur sa fantaisie de naviguer en feuille de rose.

Gribouille raconta à tout le monde qu'il arrivait d'une île où tout le monde pouvait aller, à la seule condition d'être bon et capable d'aimer; il raconta le bonheur dont on y jouissait, la beauté, la tranquillité, la liberté et la bonté des habitants; enfin, sans rien dire qui pût le faire reconnaître pour ce Gribouille dont le nom était passé en proverbe, et sans compromettre la reine des prés dans le royaume des bourdons, il apprit à ces gens-là la chose merveilleuse qu'on lui avait enseignée, la science d'aimer et d'être aimé.

D'abord on l'écouta en riant et en le traitant de fou; car les sujets du roi Bourdon étaient fort railleurs et ne croyaient plus à rien, ni à personne; cependant les récits de Gribouille les divertirent: sa simplicité, son vieux langage et son habillement qui, à force d'être vieux, leur paraissaient nouveaux, sa manière gentille et claire de dire les choses, et une quantité de jolies chansons, fables, contes et apologues que les sylphes lui avaient appris en jouant et en riant dans l'île des Fleurs, tout plaisait en lui. Les dames et les beaux esprits de la ville se l'arrachaient et prisaient d'autant plus sa naïveté que leur langage était devenu prétentieux et quintessencié; il ne tint pas à eux que Gribouille ne passât pour un prodige d'esprit, pour un savant précoce qui avait étudié les vieux auteurs, pour un poëte qui allait bouleverser la république des lettres. Les ignorants n'en cherchaient pas si long: ces pauvres gens l'écoutaient sans se lasser, ne comprenant pas encore où il en voulait venir avec ses contes et ses chansons, mais se sentant devenir plus heureux ou meilleurs quand il avait parlé ou chanté.