Il fut très-bien reçu par le roi qui fit semblant de ne pas le reconnaître et qui parut avoir oublié le passé. Mais Gribouille vit bien qu'il n'avait pas changé et qu'il ne songeait guère à s'amender. Il ne songea lui-même qu'à se dépêcher de plaire aux habitants de la capitale et de leur donner sa science.
Quand le roi vit que cette science s'apprenait si vite et plaisait si fort que l'on commençait à ouvrir les yeux sur son compte, à lui désobéir, et même à le menacer de prendre Gribouille pour roi à sa place, il entra en fureur, mais il se contint encore, et, poussant la ruse jusqu'au bout, il manda Gribouille dans son cabinet et lui dit:
—On m'assure, mon cher Gribouille, que vous avez un bouquet de fleurs souveraines pour toutes sortes de maux; or, comme j'ai un grand mal de tête, je vous prie de me le faire sentir; peut-être que cela me soulagera.
En ce moment, Gribouille oublia que sa marraine lui avait dit: Tu ne pourras rien sur le roi des bourdons ni sur ceux de sa famille; mes fleurs elles-mêmes sont sans vertu sur ces méchants esprits. Le pauvre enfant pensa, au contraire, que des plantes si rares auraient le don d'adoucir la méchante humeur du roi. Il tira de son sein le précieux bouquet qui était toujours aussi frais que le jour où il l'avait cueilli, et que nul pouvoir humain n'eût pu lui arracher, puisque tous ceux qui le respiraient en subissaient le charme. Il le présenta au roi, et aussitôt celui-ci enfonça son dard empoisonné dans le cœur de la plus belle rose. Un cri perçant et une grosse larme s'échappèrent du sein de la rose, et Gribouille, saisi d'horreur et de désespoir, laissa tomber le bouquet.
Le roi des bourdons s'en empara, le mit en pièces, le foula aux pieds, puis, éclatant de rire:
—Mon mignon, dit-il à Gribouille, voilà le cas que je fais de votre talisman; à présent nous allons voir lequel est le plus fort de nous deux, et si vous resterez libre d'exciter des séditions contre moi.
—Hélas! dit Gribouille, vous savez bien que je n'ai jamais dit un seul mot contre vous; que je ne suis pas jaloux de votre couronne, et que si j'ai enseigné la douceur et la patience, cela ne vous met point en danger; vous n'avez qu'à faire de même et à donner le bon exemple, on vous aimera et on ne songera pas à être gouverné par un autre que par vous.
—Bien, bien, dit le roi, j'aime vos jolis vers et vos joyeuses chansons, et comme je n'en veux rien perdre, vous irez en un lieu où tout cela sera fort bien gardé.
Là-dessus il appela ses gardes, et, comme Gribouille n'avait plus son bouquet, il fut pris, garrotté et jeté au fond d'un cachot noir comme un four, où il y avait des crapauds, des salamandres, des lézards, des chauves-souris, des araignées et toutes sortes de vilaines bêtes; mais elles ne firent aucun mal à Gribouille, qui en peu de temps les apprivoisa et conquit même l'amitié des araignées, en leur chantant de jolis airs auxquels elles parurent fort sensibles.