—M. Bourdon, répondit la mère, est un riche seigneur qui vient d'arriver dans le pays et qui va acheter une grande terre et un beau château tout près d'ici. Personne ne le connaît, mais tout le monde s'accorde à dire qu'il est généreux et jette l'or et l'argent à pleines mains. Peut-être bien qu'il est un peu fou, mais, puisqu'il a de la fantaisie pour votre nom de Gribouille, allez-vous-en vite le trouver, car, pour sûr, il veut vous faire un riche présent.
—Et où irai-je le trouver? dit Gribouille.
—Dame! je n'en sais rien, répondit Brigoule; j'étais si interloquée que je n'ai pas pensé à le lui demander; mais sûrement qu'il demeure déjà dans le château qu'il est en train d'acheter. C'est à la lisière de la forêt; vous connaissez tout le pays, et il faudrait que vous fussiez bien sot pour ne pas trouver un homme que tout le monde connaît déjà et dont on parle comme d'une merveille. Allez, partez, dépêchez-vous, et ce qu'il vous donnera, ayez bien soin de le rapporter ici: si c'est de l'argent, n'en prenez rien pour vous; si c'est quelque chose à manger, ne le flairez seulement point; remettez-le tel que vous l'aurez reçu à votre père ou à moi. Sinon, gare à votre peau!
—Je ne sais pas pourquoi vous me dites tout cela, ma chère mère, répondit Gribouille; vous savez bien que je ne vous ai jamais rien dérobé, et que je mourrais plutôt que de vous tromper.
—C'est vrai que vous êtes trop bête pour cela, reprit sa mère; allons, ne raisonnez point, et partez.
Quand Gribouille fut sur le chemin du château que sa mère lui avait indiqué, il se sentit bien fatigué, car il n'avait rien mangé depuis le matin, et la journée finissait. Il fut obligé de s'asseoir sous un figuier qui n'avait encore que des feuilles, car ce n'était point la saison des fruits, et il allait se trouver mal de faiblesse quand il entendit bourdonner un essaim au-dessus de sa tête. Il se dressa sur la pointe des pieds, et vit un beau rayon de miel dans un creux de l'arbre. Il remercia le ciel de ce secours, et mangea un peu de miel le plus proprement qu'il put. Il allait continuer sa route, lorsque, du creux de l'arbre, sortit une voix perçante qui disait: «Arrêtez ce méchant! à moi, mes filles, mes servantes, mes esclaves; mettons en pièces ce voleur qui nous prive de nos richesses!»
Qui eut grand'peur? ce fut Gribouille.
—Hélas! mesdames les abeilles, fit-il en tremblant, pardonnez-moi. Je mourais de faim, et vous êtes si riches, que je ne croyais pas vous faire grand tort en goûtant un peu à votre miel; il est si bon, si jaune, si parfumé, votre miel! vrai, j'ai cru d'abord que c'était de l'or, et c'est quand j'y ai goûté que j'ai compris que c'était encore meilleur et plus agréable à trouver que de l'or fin.
—Il n'est pas trop sot, reprit alors une petite voix douce, et, pour ses jolis compliments, je vous prie, chère Majesté, ma mère, de lui faire grâce et de le laisser continuer son chemin.
Là-dessus il se fit dans l'arbre un grand bourdonnement, comme si tout le monde parlait à la fois et se disputait; mais personne ne sortit, et Gribouille se sauva sans être poursuivi. Quand il se trouva un peu loin, il eut la curiosité de se retourner, et il vit l'endroit qu'il avait quitté si brillant, qu'il s'arrêta pour regarder. Le soleil, qui se couchait, envoyait une grande lumière dans les branches du figuier, et dans ce rayon, qui, à force d'être vif, faisait mal aux yeux, il y avait une quantité innombrable de petites figures transparentes qui dansaient et tourbillonnaient en faisant une fort jolie musique. Gribouille regarda tant qu'il put; mais, soit qu'il fût trop loin, soit que le soleil lui donnât dans les yeux, il ne put jamais comprendre ce qu'il voyait. Tantôt c'était comme des dames et des demoiselles qui avaient des robes dorées et des corsages bruns: tantôt c'était tout simplement une ruche d'abeilles qui reluisait dans le ciel en feu.