J'essayai de lui parler de Marthe, dont il était l'unique appui, et qui peut-être ne lui survivrait pas s'il consommait le crime d'attenter à ses jours. Il fit un mouvement d'impatience qui allait presque jusqu'à la fureur; il regarda dans la chambre voisine, et s'étant assuré que Marthe n'était pas rentrée de ses courses du matin, «Marthe! s'écria-t-il! eh bien, vous nommez mon fléau, mon supplice, mon enfer! Je croyais, après toutes les prédictions que vous m'avez faites à cet égard, qu'il y allait de mon honneur de vous cacher à quel point elles se sont réalisées; eh bien, je n'ai pas ce sot orgueil, et je ne sais pas pourquoi, quand je retrouve mon meilleur, mon seul ami, je lui ferais mystère de ce qui se passe en moi. Sachez donc la vérité, Théophile: j'aime Marthe, et pourtant je la hais; je l'idolâtre, et en même temps je la méprise; je ne puis me séparer d'elle, et pourtant je n'existe que quand je ne la vois pas. Expliquez cela, vous qui savez tout expliquer, vous qui mettez l'amour en théorie, et qui prétendez le soumettre à un régime comme les autres maladies.

—Cher Horace, lui répondis-je, je crois qu'il me serait facile de constater du moins l'état de votre âme. Vous aimez Marthe, j'en suis bien certain; mais vous voudriez l'aimer davantage, et vous ne le pouvez pas.

—Eh bien, c'est cela même! s'écria-t-il. J'aspire à un amour sublime, je n'en éprouve qu'un misérable. Je voudrais embrasser l'idéal, et je n'étreins que la réalité.

—En d'autres termes, repris-je en essayant d'adoucir par un ton caressant ce que mes paroles pouvaient avoir de sévère, vous voudriez l'aimer plus que vous-même, et vous ne pouvez pas même l'aimer autant.»

Il trouva que je traitais sa douleur un peu plus cavalièrement qu'il ne l'eût souhaité; mais tout ce qu'il me dit pour modifier une opinion qui ne lui semblait pas à la hauteur de sa souffrance, ne servit qu'à m'y confirmer. Marthe rentra, et Horace, obligé de sortir à son tour, me laissa avec elle. Ce que je voyais de leur intérieur ne m'inspirait guère l'espoir de leur être utile. Pourtant je ne voulais pas les quitter sans m'être bien assuré que je ne pouvais rien pour adoucir leur infortune.

Je trouvais Marthe aussi peu disposée à me laisser pénétrer dans son coeur, qu'Horace avait été prompt à m'ouvrir le sien. Je devais m'y attendre: elle était l'offensée, elle avait de justes sujets de plainte contre lui, et une noble générosité la condamnait au silence. Pour vaincre ses scrupules, je lui dis qu'Horace s'était accusé devant moi, et m'avait confessé tous ses torts: c'était la vérité. Horace ne s'était pas épargné; il m'avait dévoilé ses fautes, tout en se défendant de la cause égoïste que je leur assignais. Mais cet encouragement ne changea rien aux résolutions que Marthe semblait avoir prises; je remarquai en elle une sorte de courage sombre et de désespoir morne que je n'aurais pas cru conciliables avec l'enthousiaste mobilité et la sensibilité expansive que je lui connaissais. Elle excusa Horace, me dit que la faute était toute à la société, dont l'opinion implacable flétrit à jamais la femme tombée, et lui défend de se relever en inspirant un véritable amour. Elle refusa de s'expliquer sur son avenir, me parla vaguement de religion et de résignation. Elle refusa également l'offre que je lui fis de lui amener Eugénie, en disant que ce rapprochement serait bientôt brisé par les mêmes causes qui avaient amené la désunion; et tout en protestant de son affection profonde pour mon amie, elle me conjura de ne point lui parler d'elle. La seule idée qui me parut arrêtée dans son cerveau, parce qu'elle y revint à plusieurs reprises, fut celle d'un devoir qu'elle avait à remplir, devoir mystérieux, et dont elle ne détermina point la nature.

En examinant avec attention sa contenance et tous ses mouvements, je crus observer qu'elle était enceinte; elle était si peu disposée à la confiance, que je n'osai pas l'interroger à cet égard, et me réservai de le faire en temps opportun.

Quand je l'eus quittée, le coeur attristé profondément de sa souffrance, je passai par hasard devant un café où Horace avait l'habitude d'aller lire les journaux; et comme il y était en ce moment, il m'appela et me força de m'asseoir près de lui. Il voulait savoir ce que Marthe m'avait dit; et moi, je commençai par lui demander si elle n'était pas enceinte. Il est impossible de rendre l'altération que ce mot causa sur son visage. «Enceinte! s'écria-t-il; de quoi parlez-vous là, bon Dieu? Vous la croyez enceinte? Elle vous a dit qu'elle l'était? Malédiction de tous les diables! il ne me faudrait plus que cela!

—Qu'aurait donc de si effrayant une pareille nouvelle? lui dis-je. Si Eugénie m'en annonçait une semblable, je m'estimerais bien heureux!—Il frappa du poing sur la table, si fort qu'il fit trembler toute la faïence de l'établissement.

—Vous en parlez à votre aise, dit-il; vous êtes philosophe d'abord, et ensuite vous avez trois mille livres de rente et un état. Mais moi, que ferais-je d'un enfant? à mon âge, avec ma misère, mes dettes, et mes parents, qui seraient indignés! Avec quoi le nourrirais-je? avec quoi le ferais-je élever? Sans compter que je déteste les marmots, et qu'une femme en couches me représente l'idée la plus horrible!... Ah! mon Dieu! vous me rappelez qu'elle lit l'Emile, sans désemparer depuis quinze jours! C'est cela, elle veut nourrir son enfant! elle va lui donner une éducation à la Jean-Jacques, dans une chambre de six pieds carrés! Me voilà père, je suis perdu!»