De son côté, tout en habillant les actrices et en assistant dans la coulisse aux représentations, Marthe s'était familiarisée avec la scène. Sa vive intelligence avait saisi les côtés faibles et forts du métier. Elle retenait, comme malgré elle, des scènes entières, et, rentrée dans son grenier, elle en causait avec Arsène, analysait la pièce avec supériorité, critiquait l'exécution avec justesse, et, après avoir contrefait avec malice et enjouement la méchante manière des actrices, elle disait leur rôle comme elle le sentait, avec naturel, avec distinction, et avec une émotion touchante, qui plusieurs fois humecta les paupières d'Arsène et fit sangloter la vieille voisine, tandis que l'enfant, étonné des gestes et des inflexions de voix de sa mère, se rejetait en criant dans le sein de la vieille Olympe. Un jour Arsène s'écria: «Marthe, si tu voulais, tu serais une grande actrice.
—J'essaierais, répondit-elle, si j'étais sûre de conserver ton estime.
—Et pourquoi la perdrais-tu? répondit-il; ne suis-je pas, moi, un ex-mauvais acteur?»
Marthe protégée par la grande coquette, qui voulait faire pièce à une ingénue, sa rivale et son ennemie, débuta dans un premier rôle, et elle eut un succès éclatant. Elle fut engagée quinze jours après, avec cinq cent francs d'appointements, non compris les costumes, et trois mois de congé. C'était une fortune; l'aisance et la sécurité vinrent donc relever ce pauvre ménage. La mère Olympe fut associée au bien-être; et, tout enflée de la brillante condition de ses jeunes amis, elle promenait l'enfant dans les rues pittoresques de Belleville, d'un air de triomphe, cherchant des promeneurs ou des commères à qui elle put dire, en l'élevant dans ses bras: «C'est le fils de madame Arsène!»
Tout en portant le nom de son ami, tout en habitant sous le même toit, tout en laissant croire autour d'elle qu'elle était unie à lui, Marthe n'était cependant ni la femme ni la maîtresse de Paul Arsène. Il y a des conditions où un pareil mensonge est un acte d'impudence ou d'hypocrisie. Dans celle où se trouvait Marthe, c'était un acte de prudence et de dignité, sans lequel elle n'eût pas échappé aux malignes investigations et aux prétentions insultantes de son entourage. Le couple modeste et résigné avait reconnu l'impossibilité où il était de se soutenir dans la dure mais honorable classe des travailleurs. Certes, il ne répugnait ni à l'un ni à l'autre de persévérer dans la voie péniblement tracée par ses pères; certes, ni l'un ni l'autre ne se sentait porté par goût et par ambition vers la vocation vagabonde de l'artiste bohémien; mais il est certain que le domaine de l'art était le seul où ils pussent trouver un refuge pour leur existence matérielle, un milieu pour le développement de leur vie intellectuelle. Dans la hiérarchie sociale, toutes les positions s'acquièrent encore par droit d'hérédité. Celles qui s'enlèvent par droit de conquête sont exceptionnelles. Dans le prolétariat, comme dans les autres classes, elles exigent certains talents particuliers qu'Arsène n'avait pas et ne pouvait pas avoir. Oublieux de son propre avenir, et occupé seulement de procurer quelque bien-être aux objets de son affection, il n'avait pas songé à se perfectionner dans une spécialité quelconque. Il eût fait volontiers quelque dur et patient apprentissage, s'il eût été seul au monde; mais, toujours chargé d'une famille, il avait été au plus pressé, acceptant toute besogne, pourvu qu'elle fût assez lucrative pour remplir le but généreux qu'il s'était proposé. Par surcroît de malheur, la force physique lui avait manqué au moment où elle lui eût été plus nécessaire. Il fallait donc qu'il allât grossir le nombre, énorme déjà, des enfants perdus de cette civilisation égoïste qui a oublié de trouver l'emploi des pauvres maladifs et intelligents. A ceux-là le théâtre, la littérature, les arts, dans tous leurs détails brillants ou misérables, offrent du moins une carrière, où, par malheur, beaucoup se précipitent par mollesse, par vanité ou par amour du désordre, mais où, en général, le talent et le zèle ont des chances d'avenir. Arsène avait de l'aptitude et l'on peut même dire du génie pour toutes choses. Mais toutes choses lui étaient interdites, parce qu'il n'avait ni argent ni crédit. Pour être peintre, il fallait de trop longues études, et il ne pouvait pas s'y consacrer. Pour être administrateur, il fallait de grandes protections, et il n'en avait pas. La moindre place de bureaucrate est convoitée par cinquante aspirants. Celui qui remportera ne le devra ni à l'estime de son mérite, ni à l'intérêt qu'inspireront ses besoins, mais à la faveur du népotisme. Arsène ne pouvait donc frapper qu'à cette porte, dont le hasard et la fantaisie ont les clefs, et qui s'ouvre devant l'audace et le talent, la porte du théâtre. C'est parfois le refuge de ce que la société aurait de plus grand, si elle ne le forçait pas à être souvent ce qu'il y a plus de vil. C'est là que vont les plus belles et les plus intelligentes femmes, c'est là que vont des hommes qui avaient peut-être reçu d'en haut le don de la prédication. Mais l'homme qui aurait pu, dans un siècle de foi, faire les miracles de la parole; mais la femme qui, dans une société religieuse et poétique, devrait être prêtresse et initiatrice, s'il faut qu'ils descendent au rôle d'histrion pour amuser un auditoire souvent grossier et injuste, parfois impie et obscène, quelle grandeur, quelle conscience, quelle élévation d'idées et de sentiments peut-on exiger d'eux, chassés qu'ils sont de leur voie et faussés dans leur impulsion? Et cependant, à mesure que l'horreur du préjugé s'efface et ne vient plus ajouter le découragement, la révolte et l'isolement à ces causes de démoralisation déjà si puissantes, on voit, par de nombreux exemples, que si l'honneur et la dignité ne sont pas faciles, ils sont du moins possibles dans cette classe d'artistes. Je ne parle pas seulement des grandes célébrités, existences qui sont passées au rang de sommité sociale; mais parmi les plus humbles et les plus obscures, il en est de chastes, de laborieuses et de respectables. Celle de Marthe en fut une nouvelle preuve. Délicate de corps et d'esprit, portée à l'enthousiasme, douée d'une intelligence plutôt saisissante que créatrice; trop peu instruite pour tirer des oeuvres d'art de son propre fonds, mais capable de comprendre les sentiments les plus élevés et prompte à les bien exprimer; ayant dans sa personne un charme extrême, une beauté accompagnée de grâce et de distinction innée, elle ne pouvait pas, sans souffrir, concentrer toutes ces facultés, anéantir toute cette puissance. Elle le faisait pourtant sans amertume et sans regret depuis qu'elle était au monde; elle ignorait même la cause de ces langueurs et de ces exaltations soudaines, de ces accablements profonds et de ce continuel besoin d'enthousiasme et d'admiration qu'elle ressentait. Son amour pour Horace avait été la conséquence de ces dispositions excitées et non satisfaites par la lecture et la rêverie. Le théâtre lui ouvrit une carrière de fatigues nécessaires, d'études suivies et d'émotions vivifiantes. Arsène comprit qu'à cette âme tendre et agitée il fallait un aliment, et il encouragea ses tentatives. Il ne se dissimula pas certains dangers, et il ne les craignit guère. Il sentait qu'un grand calme était descendu dans le coeur de Marthe, et qu'une grande force avait ranimé le sien propre, depuis que l'un et l'autre avaient un but indiqué. Celui de Marthe était d'assurer à son enfant, par son travail, les bienfaits de l'éducation; celui d'Arsène était de l'aider à atteindre ce résultat, sans entraver son indépendance et sans compromettre sa dignité. C'est que jusque là, en effet, la dignité de Marthe avait souffert de cette position d'obligée et de protégée, qui fait de la plupart des femmes les inférieures de leurs maris ou de leurs amants. Depuis qu'au lieu de subir l'assistance d'autrui, elle se sentait mère et protectrice efficace et active à son tour d'un être plus faible qu'elle, elle éprouvait un doux orgueil, et relevait sa tête longtemps courbée et humiliée sous la domination de l'homme. Ce bien-être nouveau éloigna ce que l'idée d'être encore une fois protégée avait eu pour elle de pénible au commencement de son union avec Arsène, Elle s'habitua à ne plus s'effrayer de son dévouement, et à l'accepter sans remords, maintenant qu'elle pouvait s'en passer. Elle ne vit plus en lui le mari qu'elle devait accepter pour soutien de son enfant, l'amant qu'elle devait écouter pour payer la dette de la reconnaissance. Arsène fut à ses yeux un frère, qui s'associait par pure affection, et non plus par pitié généreuse, à son sort et à celui de son fils. Elle comprit que ce n'était pas un bienfaiteur qui venait lui pardonner le passé, mais un ami qui lui demandait, comme une grâce, le bonheur de vivre auprès d'elle. Cette situation imprévue soulagea son coeur craintif et satisfit sa juste fierté. Elle le sentit d'autant mieux qu'Arsène ne lui avait pas adressé un seul mot d'amour depuis la rencontre miraculeuse du 6 juin. Chaque jour, elle avait attendu avec crainte l'explosion de cette tendresse longtemps comprimée, et cependant, au lieu d'y céder, Arsène semblait l'avoir vaincue: car il était calme, respectueux dans sa familiarité, enjoué dans sa mélancolie. Il n'y avait eu d'autre explication entre eux que la demande réitérée de la part d'Arsène de ne pas être exilé d'auprès d'elle durant les mauvais jours. Quand la prospérité fut assurée de part et d'autre, Arsène parla enfin, mais avec tant de noblesse, de force et de simplicité, que, pour toute réponse, Marthe se jeta dans ses bras, en s'écriant: «A toi, à toi tout entière et pour toujours! J'y suis résolue depuis longtemps, et je craignais que tu n'y eusses renoncé.—Mon Dieu, tu as eu enfin pitié de moi! dit Arsène avec effusion en levant ses bras vers le ciel.—Mais mon enfant? ajouta Marthe en se jetant sur le berceau de son fils; songe, Arsène qu'il faut aimer mon enfant comme moi-même.—Ton enfant et toi, c'est la même chose, répondit Arsène. Comment pourrais-je vous séparer dans mon coeur et dans ma pensée? A ce propos, écoute, Marthe, j'ai une question importante à te faire. Il faut te résigner à prononcer un nom qui n'a pas seulement effleuré nos lèvres depuis longtemps. Maintenant que tu vas être à moi, et moi à toi, il faut que cet enfant soit à nous deux, et il ne faut pas qu'un autre ait des droits sur ce que nous aurons de plus cher au monde. Depuis que tu t'es séparée d'Horace, as-tu eu quelque relation avec lui?—Aucune, répondit Marthe; j'ai toujours ignoré où il était, à quoi il songeait; j'ai désiré quelquefois le savoir, je te l'avoue, et, bien que je n'aie plus pour lui aucun sentiment d'affection, j'ai éprouvé malgré moi des mouvements de pitié et d'intérêt. Mais je les ai toujours étouffés, et j'ai résisté au désir de t'adresser une seule question sur son compte.
—Que veux-tu faire? quelle conduite as-tu résolu de tenir à son égard?
—Je n'ai rien résolu. J'ai désiré de ne jamais le revoir, et j'espère que cela n'arrivera pas.
—Mais s'il venait un jour te réclamer son enfant, que lui répondrais-tu?
—Son enfant! son enfant! s'écria Marthe épouvantée; un enfant qu'il ne connaît pas, dont il ignore même l'existence? un enfant qu'il n'a pas désiré, qu'il a engendré dans mon sein malgré lui, et dont il a détesté en moi l'espérance? un enfant qu'il m'aurait défendu de mettre au monde si cela eût été en notre pouvoir? Non, ce n'est pas son enfant, et ce ne le sera jamais! Ah! Paul! comment n'as-tu pas compris que je pouvais pardonner à Horace de m'humilier, de me briser, de me haïr; mais que, pour avoir haï et maudit l'enfant de mes entrailles, il ne lui serait jamais pardonné? Non, non! cet enfant est à nous, Arsène, et non pas à Horace. C'est l'amour, le dévouement et les soins qui constituent la vraie paternité. Dans ce monde affreux, où il est permis à un homme d'abandonner le fruit de son amour sans passer pour un monstre, les liens du sang ne sont presque rien. Et quant à moi, j'ai profité à cet égard de la faculté que me donnait la loi, pour rompre entièrement le lien qui eût uni mon fils à Horace. La mère Olympe l'a porté à la mairie sous mon nom, et à la place de celui de son père, on a écrit celui d'inconnu. C'est toute la vengeance que j'ai tirée d'Horace: elle serait sanglante, s'il avait assez de coeur pour la sentir.
—Mon amie, reprit Arsène, parlons sans amertume et sans ressentiment d'un homme plus faible que mauvais, et plus malheureux que coupable. Ta vengeance a été bien sévère, et il pourrait arriver que tu en eusses regret par la suite. Horace n'est qu'un enfant, il le sera peut-être encore pendant plusieurs années; mais enfin il deviendra un homme, et il abjurera peut-être les erreurs de son coeur et de son esprit. Il se repentira du mal qu'il a fait sans le comprendre, et tu seras dans sa vie un remords cuisant. S'il revoit un jour ce bel enfant, qui, grâce à toi, sera sans doute adorable, et si tu lui refuses le droit de le serrer sur son coeur...