J'étais si sûr de mon fait, que je m'élançai sur l'escalier à la rencontre de ces deux revenants, qui, un instant après, pressaient Eugénie dans leurs bras entrelacés. Eugénie, qui les avait crus morts l'un et l'autre, et qui les avait amèrement pleurés, faillit s'évanouir en les retrouvant, et ne reprit la force de les embrasser qu'en les arrosant de larmes. Cet accueil les toucha vivement, et ils passèrent plusieurs heures avec nous, durant lesquelles ils nous informèrent complaisamment des moindres détails de leur histoire et de leur vie présente. Quand Eugénie sut que son amie était actrice, elle la regarda avec surprise, et me dit en la montrant:

«Vois donc comme elle est toujours la même! elle a embelli, elle est mise avec plus d'élégance; mais sa voix, son ton, ses manières, rien n'a changé. Tout cela est aussi simple, aussi vrai, aussi aimable que par le passé. Ce n'est pas comme...» Et elle s'arrêta pour ne pas prononcer un nom que Marthe, dans son récit, avait répété cependant plusieurs fois sans émotion pénible. Mais à chaque instant, Eugénie, en regardant Paul et Marthe, et en poursuivant intérieurement son parallèle avec Horace, ne pouvait s'empêcher de s'écrier:

«Mais ce sont eux! ils n'ont pas changé. Il me semble que je les ai quittés hier.»

Marthe voulut avoir l'explication de ces réticences, et je jugeai qu'il valait mieux lui parler ouvertement et naturellement d'Horace que de la forcer à nous interroger sur son compte. Je lui racontai la visite qu'il venait de nous faire, et tout ce qui devait expliquer cette opulence soudaine. Je lui parlai même de ses relations avec la vicomtesse de Chailly. Je crus devoir le faire pour mettre la dernière main, s'il en était besoin, à la guérison de cette âme sauvée. Elle en sourit de pitié, frémit légèrement, et, se jetant dans le sein de son époux, elle lui dit avec un sourire doux et triste:

«Tu vois que je connaissais bien Horace!»

Ils furent forcés de nous quitter à quatre heures. Marthe jouait le soir même. Nous allâmes l'entendre, et nous revînmes tout émus et tout bouleversés de son talent, joyeux jusqu'aux larmes d'avoir retrouvé ces deux êtres chéris, unis enfin et heureux l'un par l'autre.

XXXI.

Horace, lancé dans le monde avec une belle figure, une bonne tenue, beaucoup d'esprit de conversation, un commencement de renommée littéraire, les apparences d'une certaine fortune, et un nom qu'il signait Du Montet, ne pouvait manquer d'être remarqué; et il y eût un moment où, sans trop d'illusions, il put se flatter d'être appelé aux plus grands succès auprès de ces belles poupées de salon qu'on appelle femmes à la mode. Deux ou trois coquettes sur le retour l'eussent mis en vogue, s'il eût voulu se laisser prôner par elles; mais il visa plus haut, et cela le perdit. Il se mit dans l'esprit que ces passagères amours étaient trop faciles, et qu'il pouvait aspirer à un brillant mariage. Depuis qu'il avait tâté de la richesse, il lui semblait qu'il n'y avait que cela de réel et de désirable. Il ne regardait plus le talent et la gloire que comme des moyens de parvenir à la fortune, et il comptait sur les dons qu'il avait reçus de la nature pour captiver le coeur de quelque riche héritière. Avec de l'habileté, du temps et de la prudence, qui sait si son rêve ne se serait pas réalisé? Mais il ne sut pas ménager les ressources de sa position, et son trop de confiance l'égara. Prompt à s'abuser sur les sentiments qu'il inspirait, il entama une intrigue avec la fille d'un banquier, pensionnaire romanesque qui répondit à ses billets, lui donna des rendez-vous, et concerta avec lui un enlèvement et un mariage à Gretna-Green. Malheureusement Horace n'avait pas assez d'argent pour faire cette équipée. Les deux ou trois mille francs du second roman avaient été mangés avant d'être touchés, et il commençait à devenir aussi malheureux au jeu qu'il se flattait d'être heureux en amour. Il brusqua les choses, demanda la demoiselle à ses parents d'un ton assez impératif, se vanta auprès d'eux de la passion qu'elle avait pour lui, et leur donna même à entendre qu'il n'était plus temps de la lui refuser. Ce dernier point était une ruse d'amour dont il espérait rendre la jeune personne, complice; car il avait été, malgré lui, plus délicat qu'il ne voulait l'avouer. Il avait respecté l'imprudente petite héroïne de son roman, et même leurs relations avaient été si chastes, qu'elle n'avait cru courir aucun danger auprès de lui. Les parents, fins et prudents comme des gens qui ont fait leur fortune eux-mêmes, eurent bientôt pénétré la vérité. Ils prirent l'enfant par la douceur, lui peignirent Horace comme un fat, un homme sans coeur, prêt à la compromettre pour s'enrichir en l'épousant. Ils parlementèrent, suspendirent la correspondance, et les rendez-vous mystérieux, gagnèrent du temps, parlèrent d'accorder la main et de retenir la dot, et en peu de jours surent si bien dégoûter ces deux amants l'un de l'autre, qu'Horace se retira furieux contre sa belle, qui le repoussait de son côté avec mépris et aversion. Cette triste aventure fut tenue secrète: on ne fut tenté de s'en vanter de part ni d'autre, et Horace, par dépit, s'adressa précipitamment à une veuve de bonne maison, qui jouissait d'une vingtaine de mille livres de rentes, et qui était encore jeune et belle.

Comme elle était dévote, sentimentale et coquette, il s'imagina qu'elle ne lui appartiendrait que par le mariage, et il se trompa. Soit que la veuve ne voulût faire de lui qu'un cavalier servant en tout bien tout honneur, soit qu'elle fût moins scrupuleuse et voulût aimer sans perdre sa liberté, il fut accueilli avec grâce, agacé avec art, et commença à se sentir amoureux avant de savoir à quoi s'en tenir. J'ignore si, malgré son extrême jeunesse, qu'il dissimulait dans sa barbe épaisse, son nom roturier, qu'il avait arrangé sur ses cartes de visite, et sa misère, qu'il pouvait encore cacher sous des habits neufs pendant quelque temps, il eût satisfait son amour et son ambition. L'espérance d'être un jour homme politique lui était revenue avec celle de devenir éligible par contrat de mariage. Il se nourrissait des plus doux projets, et attendait, pour avouer sa véritable situation, qu'il eût inspiré un amour assez violent pour la faire accepter; mais il avait une ennemie qui devait lui barrer le chemin, c'était la vicomtesse de Chailly.