Mais elle se dégagea avec une force supérieure; et, prenant tout à coup une résolution désespérée pour se délivrer à jamais de son mauvais génie:
«Horace, lui dit-elle, votre passion est mal placée, et vous devez vous en guérir au plus vite. Je ne saurais plus longtemps conserver votre estime, au prix de votre repos et de votre dignité. Je ne mérite pas les éloges dont vous m'accablez, je vous ai manqué de foi; vos soupçons n'ont été que trop fondés: cet enfant n'est pas de vous. C'est bien véritablement le fils de Paul Arsène, dont j'étais la maîtresse en même temps que la vôtre.»
Marthe, en proférant ce mensonge, faisait un véritable acte de fanatisme. C'était comme un exorcisme pour chasser les démons au nom du prince des démons. Horace était si hagard qu'il ne songea pas à l'invraisemblance d'une telle assertion, après la conduite d'Arsène envers lui. Il n'hésita pas à accuser cet homme vertueux de complicité avec une femme impudente, pour lui faire accepter la paternité d'un enfant. Il oublia qu'il était sans nom, sans fortune, et sans position, et que par conséquent Arsène ne pouvait avoir aucun intérêt à le tromper si grossièrement. Il crut seulement à cet instant de remords que Marthe venait déjouer pour se débarrasser de lui; et, transporté d'une fureur subite, saisi d'un accès de véritable démence, il s'élança vers elle en s'écriant:
«Meurs donc, prostituée, et ton fils, et moi, avec toi.»
Il avait son poignard à la main; et quoiqu'il n'eût certainement d'intention bien nette que celle de l'effrayer, elle reçut, en se jetant au-devant de son fils, non pas le coup de la mort, mais, hélas! puisqu'il faut le dire, au risque de dénouer platement la seule tragédie un peu sérieuse qu'Horace eut jouée dans sa vie... une légère égratignure.
A la vue d'une goutte de sang qui vint rougir le beau bras de Marthe, Horace, convaincu qu'il l'avait assassinée, essaya de se poignarder lui-même. J'ignore s'il aurait poussé jusque-là son désespoir; mais à peine avait-il effleuré son gilet, qu'un homme, ou plutôt un spectre qui lui parut sortir de la muraille, s'élança sur lui le désarma, et, le poussant par les épaules, le précipita dans les escaliers en lui criant avec un rire amer:
«Courez, mon cher Oreste, débuter aux Funambules, et surtout allez vous faire pendre ailleurs.»
Horace chancela, heurta la muraille, se rattrapa à la rampe, et entendant le pas d'Arsène, qui montait et venait à sa rencontre, il se hâta de fuir, la tête baissée, le chapeau enfoncé sur les yeux, et se disant: «Bien certainement, je suis fou; tout ce qui vient de se passer est un rêve, une hallucination, surtout cette vision que je viens d'avoir de Jean Laravinière, tué l'an dernier au cloître Saint-Méry, sous les yeux et dans les bras de Paul Arsène.»
Il se jeta dans un cabriolet de place, et se fit conduire, aussi vite que la rosse put courir, à Bourg-la-Reine, où il profita du passage de la première diligence, se croyant sur le point d'être poursuivi pour meurtre, et impatient de fuir Paris au plus vite. Je l'attendis en vain toute la soirée; je perdis les arrhes que j'avais données pour nos places, mais ne supposai point qu'il était parti sans moi, sans ses effets et sans son argent. Quand j'eus vu s'éloigner la voiture qui devait nous emporter, je courus chez Marthe, et là j'appris en deux mots ce qui s'était passé. «Il ne m'aurait pas tuée, dit Marthe avec un sourire de mépris; mais il se serait fait peut-être un peu de mal, si je n'eusse été délivrée par un revenant.
—Que voulez-vous dire? lui demandai-je; êtes-vous folle aussi, ma chère Marthe!