—Eh bien, c'est un beau courage, et je t'en félicite. Tu dois avoir quelque chose en train. Veux-tu me le lire?

—Moi! Je n'ai rien écrit. Pas une ligne de rédaction; c'est une chose plus difficile que je ne croyais de se mettre à barbouiller du papier. Vraiment, c'est rebutant. Les sujets m'obsèdent. Quand je ferme les yeux, je vois une armée, un monde de créations se peindre et s'agiter dans mon cerveau. Quand je rouvre les yeux, tout cela disparaît. J'avale des pintes de café, je fume des pipes par douzaines, je me grise dans mon propre enthousiasme; il me semble que je vais éclater comme un volcan. Et quand je m'approche de cette table maudite, la lave se fige et l'inspiration se refroidit. Pendant le temps d'apprêter une feuille de papier et de tailler ma plume, l'ennui me gagne; l'odeur de l'encre me donne des nausées. Et puis cette horrible nécessité de traduire par des mots et d'aligner en pattes de mouches des pensées ardentes, vives, mobiles comme les rayons du soleil teignant les nuages de l'air! Oh! c'est un métier, cela aussi! Où fuir le métier, grand Dieu? Le métier me poursuivra partout!

—Vous avez donc la prétention, lui dis-je, de trouver une manière d'exprimer votre pensée qui n'ait pas une forme sensible? Je n'en connais pas.

—Non, dit-il, mais je voudrais m'exprimer de prime abord, sans fatigue, mais sans effort, comme l'eau murmure et comme le rossignol chante.

—Le murmure de l'eau est produit par un travail, et le chant du rossignol est un art. N'avez-vous jamais entendu les jeunes oiseaux gazouiller d'une voix incertaine et s'essayer difficilement à leurs premiers airs? Toute expression précise d'idées, de sentiments, et même d'instincts, exige une éducation. Avez-vous donc, dès le premier essai, l'espoir d'écrire avec l'abondance et la facilité que donne une longue pratique?»

Horace prétendit que ce n'était ni la facilité ni l'abondance qui lui manquaient, mais que le temps matériel de tracer des caractères anéantissait toutes ses facultés. Il mentait, et je lui offris de sténographier sous sa dictée, tandis qu'il improviserait à haute voix. Il refusa, et pour cause. Je savais bien qu'il pouvait rédiger une lettre spirituelle et charmante au courant de la plume; mais il me semblait bien que donner une forme tant soit peu étendue et complète à une idée quelconque demandait plus de patience et de travail. L'esprit d'Horace n'était certes pas stérile; il avait raison de se plaindre du trop d'activité de ses pensées et de la multitude de ses visions; mais il manquait absolument de cette force d'élaboration qui doit présider à l'emploi de la forme. Il ne savait pas travailler; plus tard, j'appris qu'il ne savait pas souffrir.

Et puis ce n'était pas là le principal obstacle. Je crois que pour écrire il faut avoir une opinion arrêtée et raisonnée sur le sujet qu'on traite, sans compter une certaine somme d'autres idées également arrêtées pour appuyer ses preuves. Horace n'avait d'opinion affermie sur quoi que ce soit. Il improvisait ses convictions en causant, à mesure qu'il les développait, et il le faisait d'une façon assez brillante; aussi en changeait-il souvent, et le Masaccio, en l'écoutant, avait coutume de répéter entre ses dents cet axiome proverbial: «Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.»

Pourvu qu'on se borne à des causeries, on peut occuper et amuser ses auditeurs à ses risques et périls, en usant de ce procédé. Mais quand on fait de la parole un emploi plus solennel, il faut peut-être savoir un peu mieux ce qu'on prétend dire et prouver. Horace n'était pas embarrassé de le trouver dans une discussion; mais ses opinions, auxquelles il ne croyait qu'au moment de les émettre, ne pouvaient pas échauffer le fond de son coeur, émouvoir son imagination, et opérer en lui ce travail intérieur, mystérieux, puissant, qui a pour résultat l'inspiration, comme l'oeuvre des cyclopes, qui était manifestée par la flamme de l'Etna.

A défaut de convictions générales, les sentiments particuliers peuvent nous émouvoir et nous rendre éloquents; c'est en général la puissance de la jeunesse. Horace ne l'avait pas encore; et n'ayant ni ressenti les émotions passionnées ni vu leurs effets dans la société; en un mot, n'ayant appris ce qu'il savait que dans les livres, il ne pouvait être poussé ni par une révélation supérieure ni par un besoin généreux, au choix de tel ou tel récit, de telle ou telle peinture. Comme il était riche de fictions entassées dans son intelligence par la culture, et toutes prêtes à être fécondées quand sa vie serait complétée, il se croyait prêt à produire. Mais il ne pouvait pas s'attacher à ces créations fugitives qui ne remuaient pas son âme, et qui, à vrai dire, n'en sortaient pas, puisqu'elles étaient le produit de certaines combinaisons de la mémoire. Aussi manquaient-elles d'originalité, sous quelque forme qu'il voulût les résoudre, et il le sentait; car il était homme de goût, et son amour-propre n'avait rien de sot. Alors il raturait, déchirait, recommençait, et finissait par abandonner son oeuvre pour en essayer une autre qui ne réussissait pas mieux.

Ne comprenant pas les causes de son impuissance, il se trompait en l'attribuant au dégoût de la forme. La forme était la seule richesse qu'il eût pu acquérir dès lors avec de la patience et de la volonté; mais cela n'aurait jamais suppléé à un certain fonds qui lui manquait essentiellement, et sans lequel les oeuvres littéraires les plus chatoyantes de métaphores, les plus chargées de tours ingénieux et charmants, n'ont cependant aucune valeur.