L'attente ne fut qu'à moitié remplie. Il s'emporta, parla beaucoup trop haut, et mit plus d'obstination et d'âpreté qu'il n'était de bon goût et de bonne compagnie de le faire; mais il ne dit point les sottises auxquelles on s'attendait.

Il en dit d'autres auxquelles on ne s'attendait pas, mais qui donnèrent la plus haute idée de son esprit à la vicomtesse et même à ses adversaires; car dans un certain monde superficiel et ennuyé, on vous pardonne plus aisément un paradoxe qu'une platitude, et, en faisant preuve d'originalité, on est certain d'être approuvé par plus d'une femme blasée.

Dirai-je toute ma pensée à cet égard? Je le dois à la vérité. Dussé-je être accusé de trahir les miens, ou du moins de me séparer d'intentions de la classe où je suis né, je suis forcé de déclarer ici que, sauf quelques exceptions, la société légitimiste était encore, en 1831, d'une médiocrité d'esprit incroyable. Cette ancienne causerie française, qu'on a tant vantée, est aujourd'hui perdue dans les salons. Elle est descendue de plusieurs étages; et si l'on veut trouver encore quelque chose qui y ressemble, c'est dans les coulisses de certains théâtres ou dans certains ateliers de peinture qu'il faut aller la chercher. Là, vous entendez un dialogue plus trivial, mais aussi rapide, aussi enjoué, et beaucoup plus coloré que celui de l'ancienne bonne compagnie. Cela seul pourra donner à un étranger quelque idée de la verve et de la moquerie dont notre nation a eu si longtemps le monopole. Pour ne parler que de l'esprit qui se consomme abondamment dans les mansardes d'étudiant ou d'artiste, je puis bien dire qu'on en débite en une heure, entre jeunes gens animés par la fumée des cigares, de quoi défrayer tous les salons du faubourg Saint-Germain pendant un mois. Il faut l'avoir entendu pour le croire. Moi qui, sans prévention et sans parti pris, passais fréquemment d'une société à l'autre, j'étais confondu de la différence, et je m'étonnais souvent de voir certain bon mot faire le tour d'un salon comme un joyau précieux qu'on se passait de main en main, qui avait tant traîné chez nous que personne n'eût voulu le ramasser. Je ne parle pas de la bourgeoisie en général: elle a bien prouvé qu'elle avait plus d'esprit de conduite que la noblesse; quant à de l'esprit proprement dit, elle n'en a qu'à la seconde génération. Les parvenus de ce temps-ci ont poussé à l'ombre de l'industrie, dans l'atmosphère pesante des usines, l'âme toute préoccupée de l'amour du gain, et toute paralysée par une ambition égoïste. Mais leurs enfants, élevés dans les écoles publiques, avec ceux de la petite bourgeoisie, qui, à défaut d'argent, veut parvenir, elle aussi, par les voies de l'intelligence, sont en général incomparablement plus cultivés, plus vifs et plus fins que les héritiers étiolés de l'aristocratie nobiliaire. Ces malheureux jeunes gens, hébétés par des précepteurs dont on enchaîne la liberté intellectuelle, à force de prescriptions religieuses et politiques, sont rarement intelligents, et jamais instruits. L'absence de cour, la perte des places et des emplois, le dépit causé par les triomphes d'une aristocratie nouvelle, achèvent de les effacer; et leur rôle, qui commence pourtant à devenir meilleur à mesure qu'ils le comprennent et l'acceptent, était, à l'époque de mon récit, le plus triste qu'il y eût en France.

Je n'ai rien dit du peuple, et le peuple français, surtout celui des grandes villes, passe pour infiniment spirituel. Je conteste l'épithète. L'esprit n'existe qu'à la condition d'être épuré par un goût que le peuple ne peut pas avoir, ce goût lui-même étant le résultat de certains vices de civilisation qui ne sont pas ceux du peuple. Le peuple n'a donc pas d'esprit, selon moi. Il a mieux que cela: il a la poésie, il a le génie. Chez lui la forme n'est rien, il n'use pas son cerveau à la chercher; il la prend comme elle lui vient. Mais ses pensées sont pleines de grandeur et de puissance, parce qu'elles reposent sur un principe de justice éternelle, méconnu par les sociétés et conservé au fond de son coeur. Quand ce principe se fait jour, quelle qu'en soit l'expression, elle saisit et foudroie comme l'éclair de la vérité divine.

XXII.

Horace parla beaucoup. Emporté comme il l'était toujours par le feu de la discussion, il défendit ses auteurs romantiques, qu'on lui contestait en masse et en détail. Il rompit des lances pour tous, et fut vivement soutenu par la vicomtesse de Chailly, qui se piquait d'éclectisme en matière d'art et de belles-lettres. Il faut avouer que les adversaires furent bien faibles, et je ne concevais pas comment Horace pouvait perdre son temps et ses paroles à leur tenir tête.

La vieille comtesse, qui passait et repassait avec ses amis dans une allée voisine, m'appela d'un signe.

«Tu as un ami bien bruyant, me dit-elle: qu'a-t-il donc à tempêter de la sorte? Est-ce que ma belle-fille le raille? Prends garde à lui. Tu sais qu'elle est fort cruelle, et qu'elle abuse de son esprit avec ceux qui n'en ont pas.