Aussi lui montra-t-il une douceur pleine de tristesse, qu'elle prit pour un redoublement d'affection.

«Si vous désirez rester ici et que ce soit dans vos intérêts, leur dit-il, je ne m'y oppose pas. Je vous chercherai de l'ouvrage, et je vous soutiendrai en attendant. Nous ne sommes pas assez fortunés pour avoir des logements séparés; je demeurerai avec vous. Voilà qui est convenu jusqu'à nouvel ordre.

—Qu'est-ce que tu veux dire avec ton nouvel ordre? demanda Louison.

—Cela veut dire jusqu'à ce que vous puissiez vous passer de moi, répondit-il; car ma vie n'est pas assurée contre la mort comme une maison contre l'incendie. Avisez donc peu à peu aux moyens de vous rendre indépendantes, soit par d'honnêtes mariages, soit en vous faisant, par votre intelligence et votre activité, une bonne clientèle.

—Sois sûr, dit Louison un peu déconcertée, en affectant de la fierté, que nous ne resterons pas à ta charge sans rien faire; nous voulons au contraire te débarrasser de nous le plus tôt possible.

—Il ne s'agit pas de cela, reprit Arsène, qui craignit de l'avoir blessée. Tant que je serai vivant, tout ce qui est à moi est à vous; mais, je vous l'ai dit, je ne suis pas immortel, et il faut songer...

—Mais quelles idées a-t-il donc aujourd'hui! s'écria Louison en se retournant avec effroi vers Suzanne; ne dirait-on pas qu'il veut se faire périr? Ah çà, mon frère, est-ce que le chagrin te prend? Est-ce que tu vas te faire de la peine pour cette...

—Je vous défends de jamais prononcer devant moi le nom de Marthe! dit Arsène avec une expression qui fit pâlir les deux soeurs. Je vous défends de jamais me parler d'elle, même indirectement, soit en bien, soit en mal, entendez-vous? La première fois que cela vous arrivera, vous me verrez sortir d'ici pour n'y jamais rentrer. Vous êtes averties.

—Il suffit, dit Louison terrassée, on s'y conformera. Mais ce n'est pas vous parler d'elle, Paul, que de vous conjurer de ne pas avoir de chagrin.

—Ceci ne regarde personne, reprit-il avec la même énergie, et je ne veux pas non plus qu'on m'interroge. J'ai parlé de mort tout à l'heure, et je dois vous dire que je ne suis pas homme à me suicider. Je ne suis pas un lâche; mais le temps est à la guerre, et je ne dis pas qu'une révolution se déclarant, je n'y prendrais point part comme j'ai déjà fait l'année dernière. Ainsi, habituez-vous à l'idée de vous suffire un jour à vous-mêmes, comme d'honnêtes artisanes doivent et peuvent le faire. Je vais à mon bureau. Raccommodez vos nippes en attendant; car dans quelques jours vous aurez de l'ouvrage. Mais je vous défends d'en demander ou d'en accepter d'Eugénie.»