—Et c'est ce que vous demandez formellement par la bouche de Laravinière, reprit Horace avec emportement.

—Un instant, dit Laravinière. Ne me faites pas jouer ici un personnage que je désavoue. Je n'ai reçu en particulier les confidences d'aucun de vous, et ce que je viens de dire, je l'ai dit de mon propre mouvement, parce que c'est mon opinion. Vous ne vous convenez pas, vous ne vous êtes jamais convenu; vous marchez de l'engouement à la haine, et vous feriez mieux de mettre le pardon et l'amitié entre vous.

—J'accorde que ce beau discours soit une inspiration et une improvisation de Laravinière, dit Horace; au moins, Marthe, vous me direz si c'est l'expression de votre pensée?

—Il a pu aisément la supposer, la deviner peut-être, répondit-elle avec dignité, en vous entendant m'accuser de votre malheur.»

Ce n'est pas ainsi qu'Horace l'entendait. Il voulait bien que Marthe fût délaissée par lui; mais il ne voulait pas être quitté par elle. La force qu'elle montrait en ce moment, et que la présence d'un tiers lui avait inspirée, causa à Horace un des plus violents accès de dépit qu'il eût encore éprouvés. Il se leva, brisa sa chaise, donna un libre cours à sa colère et à son chagrin. L'ancienne jalousie même se réveilla, le nom abhorré de M. Poisson revint sur ses lèvres comme une vengeance; et celui d'Arsène allait s'en échapper, lorsque Laravinière, prenant le bras de Marthe, lui dit avec force:

—Vous avez choisi pour votre défenseur un enfant sans raison et sans dignité; à votre place, Marthe, je ne resterais pas un instant de plus chez lui.

—Emmenez-la donc chez vous, Monsieur! dit Horace avec un mépris sanglant, j'y consens de grand coeur; car je comprends maintenant ce qui se passe entre elle et vous.

—Chez moi, Monsieur, reprit Jean, avec calme, elle serait honorée et respectée, tandis que chez vous elle est humiliée et insultée. Ah! grand Dieu! ajouta-t-il avec une émotion subite, si j'avais été aimé d'une femme comme elle, seulement un jour, je ne l'aurais oublié de ma vie...

Et la voix lui manqua tout à coup, comme si tout son coeur eût été prêt à s'échapper dans une parole. Il y avait tant de vérité dans son accent, que la jalousie feinte ou subite d'Horace s'évanouit à l'instant même; l'émotion de Laravinière le gagna par un effet sympathique; et obéissant à une de ces réactions auxquelles nous portent souvent les scènes violentes, il fondit en larmes; et lui tendant la main avec effusion:

«Jean, lui dit-il, vous avez raison. Vous avez un grand coeur, et moi je suis un lâche, un misérable. Demandez pardon pour moi à cette pauvre femme dont je ne suis pas digne.»