—Tenez, lui ai-je dit, en tirant de mon sein votre portrait que je ne quitte jamais, la voilà, mais cent fois moins belle, moins angélique, moins parfaite qu'elle n'est en réalité.

Il a pris votre portrait, et l'a tenu dans ses mains, le regardant sans cesse en m'écoutant parler. Il éprouvait une sorte d'émotion étrange, et je crois vraiment, Alice, qu'il devenait amoureux de vous. Cet enfant est impressionnable à un point extraordinaire. Ou c'est quelque génie de peintre qui va prendre son essor et que la beauté tourmente et subjugue, ou c'est une organisation d'artiste, mobile, enthousiaste, prête à s'enflammer à toutes les étincelles qui courent dans l'atmosphère. Il me questionnait toujours: affectant une légèreté badine, et, pourtant, je voyais une ardente curiosité percer sous cette petite feinte. Il souriait, rougissait, et, à mesure que je m'animais en parlant de vous avec passion, il devenait si tremblant que je craignais d'avoir été trop loin, et je m'arrêtai tout d'un coup, pour lui retirer votre portrait qu'il serrait convulsivement contre sa poitrine... Pardonnez-moi, Alice, mais j'ai cru un instant que cet enfant me faisait un mystère de sa passion pour vous, et qu'il avait menti en disant vous connaître à peine, de peur qu'à sa manière de parler de vous je ne vinsse à le deviner. Vous êtes encore assez jeune pour inspirer un violent amour; vous avez éloigné le jeune Charles en voyant les ravages que vous causiez involontairement; et, en me le recommandant, vous n'avez pas trop osé vous expliquer sur son compte... Voilà, du moins, le nouveau roman que, pendant quelques minutes, j'ai improvisé sur vous et sur lui!

Mais la scène a changé, et j'ai failli encore une fois me croire l'objet de cette flamme que je rêve en lui, et qui n'y est, en réalité, qu'à l'état de vague aspiration pour toutes les femmes. En me rendant votre portrait, il a pris impétueusement mes mains, et y a porté ses lèvres, baisant à la fois et mes mains et votre image; et alors, se pliant sur ses genoux d'une manière enfantine et gracieuse, moitié fils, moitié amant: «Vous êtes la plus admirable des femmes! s'est-il écrié: oui! après une autre femme, que je sais, il n'y a rien, de plus vrai, de plus aimant et de plus parfait que vous sur la terre. On me l'avait bien dit que vous étiez d'une beauté divine et d'une éloquence irrésistible! mais il y avait des gens qui prétendaient que vous n'étiez pas bonne et qu'il fallait se méfier de votre puissance; moi, dès le premier regard que j'ai jeté sur votre figure divine, j'ai senti que ces gens-là en avaient menti; et depuis, chaque parole que vous avez dite m'a pénétré au fond du coeur. Aussi, je le répète, après une autre femme à laquelle j'ai donné mon coeur et mon âme, il n'en est point que j'aime et que je vénère plus que vous.

—Et cette femme, mon cher enfant, ne serait-ce point Agathe? lui ai-je dit, entraînée à cette imprudence par l'émotion puissante qu'il me communiquait.

—Agathe! s'est-il écrié avec une surprise évidente. Agathe?... Pourquoi donc Agathe?... Ah! oui, il est certain que mademoiselle Agathe est charmante. Elle est belle, elle est bonne, elle a de l'intelligence et du coeur. Oui, oui, je l'aime bien tendrement, permettez-moi de vous dire cela. Je voudrais être son frère! Si j'avais âge d'homme, je voudrais être son mari. Mais à l'heure qu'il est, ce n'est pas elle que je vous préfère, c'est une autre... c'est ma mère!

Il a dit cela avec tant d'effusion, et il y avait quelque chose de si angélique en lui, que j'ai senti mes yeux se remplir de larmes. Je l'ai embrassé au front, et je lui ai demandé de me parler de sa mère; mais voilà où je me confirme dans l'idée qu'il n'est pas fils légitime: c'est qu'après cet élan passionné pour la femme qui lui a donné le jour, il n'a plus voulu ajouter un mot, remettant à une autre fois une confidence qu'il prétend avoir à me faire.

LETTRE CINQUIÈME.

ISIDORA A MADAME DE T...

Mardi 17.

Oh! Alice, quel dénouement à notre aventure! et que mon roman me plaît mieux ainsi! Comme vous avez dû rire, malicieuse amie, depuis le commencement de cette longue et absurde lettre! Mais je ne la déchirerai pas: car, au milieu de mes extravagances, je vous ai dit tout ce que je pense de lui, tout ce que je sens pour lui, et vous verrez bien que mon coeur avait deviné ce que mon esprit, incroyablement obtus en cette circonstance, ne pouvait pas pénétrer. Je suis sûre qu'il vous a écrit en même temps que moi tout ce qui se passait entre nous, et que vous allez recevoir nos deux versions à la fois. Je veux continuer la mienne afin que vous compariez; et, si ce petit démon vous fait quelque mensonge, soyez sûre que c'est moi qui dis la vérité.