—Mon Dieu, reprend-elle, un grand jardin à Paris est une chose agréable et précieuse. J'ai appris que vous sortiez rarement de votre appartement, et que vous passiez une partie des nuits à travailler. Je dispose de cet endroit-ci, je serai charmée que vous y trouviez un peu d'air et d'espace. Profitez de l'occasion, vous ajouterez à la gratitude que je vous dois déjà.
Et, me saluant avec un charme indicible, elle s'est éloignée.
Je me suis alors promené par tout le jardin. Elle n'y était plus. Le jockey et le jardinier m'ont conduit dans la serre. C'est un lieu de délices, quoique dans un fort petit local. Une fontaine de marbre blanc est au milieu, tout ombragée des grandes feuilles de bananier, toute tapissée des festons charmants des plantes grimpantes. Une douce chaleur y règne, des oiseaux exotiques babillent dans une cage dorée, et de mignons rouges-gorges se sont volontairement installés dans ce boudoir parfumé, dont ils ne cherchent pas à sortir quand on ouvre les vitraux. Quel goût et quelle coquetterie dans l'arrangement de ces purs camélias et de ces cactus étincelants! Quels mimosas splendides, quels gardénias embaumés! Le jardinier avait raison d'être fier. Ces gradins de plantes dont on n'aperçoit que les fleurs, et qui forment des allées, cette voûte de guirlandes sous un dôme de cristal, ces jolies corbeilles suspendues, d'où pendent des plantes étranges d'une végétation aérienne, tout cela est ravissant. Il y avait un coussin de velours bleu céleste sur le banc de marbre blanc, à côté de la cuve que traverse un filet d'eau murmurante. Un livre était posé sur le bord de cette cuve. Je n'ai pas osé y toucher; mais je me suis penché de côté pour regarder le titre: c'était le Contrat social.
—C'est le livre de madame, a dit l'enfant; elle l'a oublié. C'est là sa place, c'est là qu'elle vient lire toute seule, bien longtemps, tous les jours.
—C'est peut-être ma présence qui l'en chasse; je vais me retirer.
Et j'allais le faire, lorsque, pour la seconde fois, elle m'est apparue. Le jardinier s'est éloigné par respect, le jockey pour courir après Fly, et la conversation s'est engagée entre elle et moi, si naturellement, si facilement, qu'on eût dit que nous étions d'anciennes connaissances. Les manières et le langage de cette femme sont d'une élégance et en même temps d'une simplicité incomparables. Elle doit être d'une naissance illustre, l'antique majesté patricienne réside sur son front, et la noblesse de ses manières atteste les habitudes du plus grand monde. Du moins de ce grand monde d'autrefois, où l'on dit que l'extrême bon ton était l'aisance, la bienveillance et le don de mettre les autres à l'aise. Pourtant je n'y étais pas complètement d'abord; je craignais d'avoir bientôt, malgré toute cette grâce, ma dignité à sauver un quelque essai de protection. Mais ce reste de rancune contre sa race me rendait injuste. Celle femme est au-dessus de toute grandeur fortuite, comme de toute faveur d'hérédité. Ce qu'elle inspire d'abord, c'est le respect, et bientôt après, c'est la confiance et l'affection, sans que le respect diminue.
—Ce lieu-ci vous plaît, m'a-t-elle dit; hélas! je voudrais être libre de le donner à quelqu'un qui sût en profiter. Quant à moi, j'y viens en vain chercher le ravissement qu'il vous inspire. On me conseille, pour ma santé, d'en respirer l'air, et je n'y respire que la tristesse.
—Est-il possible?... Et pourtant c'est vrai! ai-je ajouté en regardant son visage pâle et ses beaux yeux fatigués. Vous n'êtes pas bien portante, et vous n'avez pas de bonheur.
—Du bonheur, Monsieur! Qui peut être riche ou pauvre et se dire heureux! Pauvre on a des privations; riche on a des remords. Voyez ce luxe, songez à ce que cela coûte, et sur combien de misères ces délices sont prélevées!
—Vrai, Madame, vous songez à cela?