Une secrète terreur se peignit dans les traits de Julie.
—Déjà des conditions! dit-elle; déjà le travail de ma réhabilitation qui commence! Jacques, tu vas croire que je t'ai trompé, que je me suis trompée moi-même, quand je t'ai dit que je détestais mon luxe et mes plaisirs. Je t'ai dit la vérité, je le jure... Et pourtant tes projets me font peur! Et si tu allais ne plus m'aimer! si je me trouvais seule, sans amour et sans ivresse, replongée dans cette affreuse misère que je n'ai pu supporter lorsque j'étais plus jeune, plus belle et plus forte! La misère sans l'amour! c'est impossible. Eh quoi! tu me demandes déjà des sacrifices? tu n'attends pas que je te les offre! tu acceptes la pécheresse à condition que, dès demain, dès aujourd'hui, elle passera à l'état de sainte! Oh! toujours l'orgueil et la domination de l'homme! Il n'y a donc pas un instant d'ivresse où l'on puisse se réfugier contre les exigences d'un contrat?
L'amertume de Julie était profondément injuste. Je fus effrayé des blessures de cette âme meurtrie. J'espérai la guérir avec le temps et la confiance, et je voulus son amour sans condition. Je l'obtins, mais il y eut quelque chose de sinistre dans nos transports. Cela ressemblait à un éternel adieu dont nous avions tous deux le pressentiment. Quand le jour pâle et tardif de l'hiver vint nous avertir de nous séparer, je crus voir la Juliette de Shakspeare lisant dans le livre sombre du destin; sa pâleur et ses cheveux épars la rendaient plus belle, mais les douleurs de son âme dévastée la rendaient effrayante. Elle me donna une clef de son appartement, et rendez-vous pour le soir même, mais elle ne put faire l'effort de sourire en recevant mon dernier baiser.
Deux heures après je recevais le billet suivant:
«Ce que je prévoyais est arrivé: le lâche qui m'a insultée au bal a instruit le comte de mon escapade. Je viens d'avoir une scène affreuse avec ce dernier. Mais j'ai dominé sa colère par mon audace. Je ne veux pas être chassée par cet homme, je veux le quitter au moment où il sera le plus courbé à mes pieds. Pour écarter ses soupçons, je pars avec lui pour un de ses châteaux. Je serai bientôt de retour, et alors, Jacques, je verrai si tu m'aimes.»
O Julie! votre immense et pauvre orgueil nous perdra!
15 janvier.
Elle pouvait quitter cet homme et fuir le mal à l'instant même. Elle ne l'a pas voulu!... Est-ce la crainte de la misère? Non, Julie, tu ne sais pas mentir, mais la crainte d'un mépris qui devait t'honorer pour la première fois de ta vie, t'a rejetée dans l'abîme. Tu n'as pas compris que la raillerie des âmes vicieuses allait cette fois te réhabiliter devant Dieu! Et comment n'aurais-tu pas perdu la notion du vrai et du juste sur ces choses délicates! Pauvre infortunée, ta vie a été un long mensonge à tes propres yeux!
Je l'attends toujours... Je l'aime toujours... Et pourtant elle a compté pour rien ma souffrance et ma honte. Elle subit l'amour avilissant de ce gentilhomme pour s'épargner le dépit d'être quittée, et pour se réserver la gloire de quitter la première! Dieu de bonté, ayez pitié d'elle et de moi!
29 janvier.