Isidora relut la lettre avec un imperceptible tremblement nerveux; puis elle abaissa son voile sur son visage, se releva, et fit le geste de rendre le papier à sa belle-soeur; mais tout à coup elle chancela, retomba sur son fauteuil, et, joignant ses mains crispées, elle laissa échapper une sorte de cri, un sanglot sans larmes, qui révélait une angoisse profonde, une mystérieuse douleur.

La bonne Alice n'en demandait pas davantage. Dès qu'elle la vit souffrir, elle s'approcha d'elle, prit ses deux mains, qu'elle eut quelque peine à désunir, et, se penchant vers elle avec un reste d'effroi:

—Pardonnez-moi d'avoir rouvert cette plaie, lui dit-elle d'une voix caressante; mais n'est-ce pas devant moi et avec moi que vous devez pleurer?

—Avec vous? s'écria la courtisane effarée.

Puis, la regardant en face, elle vit cette douce et bienfaisante figure qui s'efforçait de lui sourire à travers ses larmes.

Ce fut comme un choc électrique. Il y avait peut-être vingt ans qu'Isidora n'avait senti l'étreinte affectueuse, le regard compatissant d'une femme pure; il y avait peut-être vingt ans qu'elle raidissait son âme orgueilleuse contre tout insultant dédain, contre toute humiliante pitié. Malgré ce que Félix lui avait dit de la bonté de sa soeur, et peut-être même à cause de ce respect enthousiaste qu'il avait pour Alice, Isidora était venue la trouver, le coeur disposé à la haine. On ne sait pas ce que c'est que le mépris d'une femme pour une femme. Pour la première fois depuis qu'elle était tombée dans l'abîme de la corruption, Isidora recevait d'une femme honnête (comme ses pareilles disent avec fureur) une marque d'intérêt qui ne l'humiliait pas. Tout son orgueil tomba devant une caresse. La glace dont elle s'était cuirassée se fondit en un instant. Toutes les facultés aimantes de son être se réveillèrent; et, passant d'un excès de réserve à un excès d'expansion, ainsi qu'il arrive à ceux qui luttent depuis longtemps, elle se laissa tomber aux pieds d'Alice, elle embrassa ses genoux avec transport, et s'écria à plusieurs reprises, au milieu de sanglots et de cris étouffés:

«Mon Dieu! que vous me faites de bien! Mon Dieu! que je vous remercie!»

En voyant enfin des torrents de larmes obscurcir ces beaux yeux, dont l'audacieuse limpidité l'avait consternée, Alice sentit s'envoler toutes ses répugnances. Elle releva la pécheresse et, la pressant sur son sein, elle osa baiser ses joues inondées de pleurs.

L'effusion d'Isidora ne connut plus de bornes; elle était comme ivre, elle dévorait de baisers les mains de sa jeune soeur, comme elle l'appelait déjà intérieurement. «Une femme, disait-elle avec une sorte d'égarement, une amie, un ange! ô mon Dieu! j'en mourrai de bonheur, mais je serai sauvée!» Son enthousiasme était si violent qu'il effraya bientôt Alice. Dans ces âmes sombres, la joie a un caractère fébrile, que les âmes tendres et chastes ne peuvent pas bien comprendre. Et cependant rien n'était plus chaste que la subite passion de cette courtisane pour l'angélique soeur qui lui rouvrait le chemin du ciel. Mais ce brusque retour à l'attendrissement et à la confiance, bouleversait son âme trop longtemps froissée. Elle ne pouvait passer de l'amer désespoir à la foi souriante qu'en traversant un accès de folie. Elle en fut tout à coup comme brisée, et se jetant sur un sopha: «J'étouffe, dit-elle, je ne suis pas habituée aux larmes, il y a si longtemps que je n'ai pleuré! Et puis, je ne croyais pas pouvoir jamais sentir un instant de joie... Il me semble que je vais mourir.»