Jacques fut bien abattu et bien préoccupé durant la leçon du matin qu'il donnait ordinairement avec tant de zèle et d'amour au fils d'Alice. Il s'en fit, des reproches. Nos fautes ont ainsi toutes sortes de retentissements imprévus, petits ou grands, mais qui en raniment l'amertume par mille endroits.

A la campagne, Alice avait l'habitude de venir toujours, vers la fin de la leçon, écouter le résumé du précepteur ou de l'enfant. Jacques se dit que toute cette vie allait changer à Paris, et qu'il ne verrait peut-être pas Alice de la journée. On lui monta son déjeuner dans sa chambre, et le vieux serviteur lui dit que madame avait commandé que son couvert fût mis tous les jours à sa table à l'heure du dîner. Jacques attendit cette heure avec anxiété. Mais il dîna tête-à-tête avec son élève.

«Madame a la migraine, dit le bonhomme Saint-Jean, une forte migraine, à ce qui parait; elle n'a rien pris de la journée.»

Et il secoua la tête d'un air chagrin.

Nous laisserons Jacques Laurent à ses anxiétés, et nous rendrons compte au lecteur de la journée d'Alice.

Après quelques heures d'un sommeil calme, elle s'habilla avec le même soin qu'à l'ordinaire, et se fit apporter la clef de la petite porte du jardin. «Je la laisserai dans la serrure, dit-elle à Saint-Jean, et vous ne l'ôterez jamais.» Puis elle se dirigea avec une lenteur tranquille vers le jardin d'Isidora, et elle alla s'asseoir dans la serre, où elle voulut rester seule quelques instants avant de la faire avertir. Il y avait là quelque désordre, un coussin de velours tombé dans le sable, quelques belles fleurs brisées autour de la fontaine. Alice eut un frisson glacé; mais aucun soupir ne trahit, même dans la solitude, l'émotion de son âme profonde.

Elle allait sa diriger enfin vers le pavillon, lorsque Isidora parut devant elle, en robe blanche sous une légère mante noire. Isidora était fière de porter en public ce deuil qui la faisait épouse et veuve; mais elle haïssait cette sombre couleur et ce souvenir de mort. N'attendant pas si tôt la visite de sa belle-soeur, elle cachait à peine sous sa mante cette toilette du matin, molle et fraîche, dans laquelle elle se sentait renaître. Pourtant le visage de la superbe fille était fort altéré. Sa beauté n'en souffrait pas; elle y gagnait peut-être en expression; mais il était facile de voir à son oeil plombé et à sa riche chevelure à peine nouée, qu'elle avait peu dormi et qu'elle avait eu hâte de se retremper dans l'air du matin. Il était à peine neuf heures.

Elle fit un léger cri de surprise, puis, comme charmée, elle s'élança vers Alice; mais, dans son rapide regard, je ne sais quelle farouche inquiétude se trahit en chemin.

Alice, clairvoyante et forte, lui sourit sans effort et lui lendit une main qu'Isidora porta à ses lèvres avec un mouvement convulsif de reconnaissance, mais sans pouvoir détacher son oeil, noir et craintif comme celui d'une gazelle, du placide regard d'Alice. Alice était bien pâle aussi; mais si paisible et si souriante, qu'on eût dit qu'elle était l'amante victorieuse en face de l'amante trahie.

«Elle ne se doute de rien!» pensa l'autre; et elle reprit son aplomb, d'autant plus qu'Alice ne parut pas faire la moindre attention à son joli peignoir de mousseline blanche.