—Ah! ne parlons pas de lui, Alice, car c'est là que notre lien, à peine formé, va peut-être se rompre, à moins que ma franchise ne me fasse absoudre!...
—Pas de confession, ma chère Julie. Je sais de vous certaines choses que je comprends sans les approuver. Mais trois années de dévouement et de fidélité les ont expiées.
—Écoutez, écoutez, s'écria Julie en se pliant sur le coussin de velours resté à terre aux pieds d'Alice, dans une attitude à demi familière, à demi prosternée: je ne veux pas que vous me croyiez meilleure que je ne le suis. J'aimerais mieux que vous me crussiez pire, afin d'avoir à conquérir votre estime, que je ne veux ni surprendre ni extorquer. Je veux vous dire toute ma vie.
Et comme Alice fit involontairement un geste d'effroi, elle ajouta avec abattement:
—Non, je ne vous raconterai rien; je ne le pourrais pas non plus; mais je tâcherai de me faire connaître, en parlant au hasard, car mon coeur est plein de trouble, et je ne puis recevoir en silence un bienfait que je crains de ne pas mériter.
—Oh! Madame, on n'est pas belle et pauvre impunément dans notre abominable société de pauvres et de riches, et ce don de Dieu, le plus magique de tous, la beauté de la femme, la femme du peuple doit trembler de le transmettre à sa fille.
—Je me rappelle un dicton populaire que j'entendais répéter autour de moi dans mon enfance: Elle a des yeux à la perdition de son âme, disaient, les commères du voisinage, en me prenant des mains de ma mère pour m'embrasser. Ah! que j'ai bien compris, depuis, cette naïve et sinistre prédiction!
«C'est que la beauté et la misère forment un assemblage si monstrueux! La misère laide, sale, cruelle, le travail implacable, dévorant, les privations obstinées, le froid, la faim, l'isolement, la honte, les haillons, tout cela est si sûrement mortel pour la beauté! Et la beauté est ambitieuse; elle sent qu'elle est une puissance; qu'un règne lui serait dévolu si nous vivions selon les desseins de Dieu; elle sent qu'elle attire et commande l'amour, qu'elle peut élever une mendiante au-dessus d'une reine dans le coeur des hommes; elle souffre et s'indigne du néant et des fers de la pauvreté.
«Elle ne veut pas servir, mais commander; elle veut monter, et non disparaître; elle veut connaître et posséder; mais, hélas! à quel prix la société lui accorde-t-elle ce règne funeste et cette ivresse d'un jour!
«Et moi aussi, j'ai voulu régner, et j'ai trouvé l'esclavage et la honte. Vous pensez peut-être qu'il y a des âmes faites pour le vice, et condamnées d'avance; d'autres âmes faites pour la vertu et incorruptibles. Vous êtes peut-être fataliste comme les gens heureux qui croient à leur étoile. Ah! sachez qu'il n'y a de fatal pour nous en ce monde que le mal qui nous environne, et que nous ne pouvons pas le conjurer. S'il nous était donné de le juger et de le connaître, la peur tiendrait lieu de force aux plus faibles. Mais que sait-on du mal quand on ne le porte pas en soi? Nos bons instincts ne sont-ils pas légitimes, et, par cela même, invincibles? A qui la faute si nous sommes condamnées à périr ou à les étouffer?