CAHIER IV.
Quand j'ai retrouvé cette femme terrible et funeste, qui avait eu mes premiers transports, je ne l'aimais plus. Hélas! non. Je chercherais vainement à vous tromper, ô vérité incréée! Je ne l'aimais plus, je ne la désirais plus; son apparition a été pour moi comme un châtiment céleste pour des fautes que je n'ai pourtant pas conscience d'avoir commises. Elle a cru m'aimer encore, elle croit m'avoir toujours aimé, elle veut que je l'aime; elle le dit, du moins, elle se le persuade peut-être, et elle me le persuade à moi-même. Ma destinée bizarre la jette dans ma vie comme un devoir, et je l'accepte. Ne dit-elle pas que si je l'abandonne elle est perdue, rendue à l'égarement du vice, au mal du désespoir? Et à voir comme cette belle âme est agitée, je ne saurais douter des périls qui la menacent si je ne lui sers pas d'égide!... Eh bien, mon Dieu, faites donc que dans l'accomplissement d'un devoir il y ait une joie, un repos, du moins, quelque chose qui nous donne la force de persévérer et qui nous avertisse que vous êtes content de nous! Malheureux humains que nous sommes![3] si nous sentions cela, du moins! si nos pensées pouvaient s'élever assez par l'exaltation de la prière, pour arracher à la vérité éternelle un reflet de sa clarté, un rayon de sa chaleur, une étincelle de sa vie! Mais nous ne savons rien! nous nous traînons dans les ténèbres, incertains si c'est le mal ou le bien qui s'accomplit en nous et par nous. Nous n'avons pas plus tôt renoncé à un objet de nos désirs, que l'objet du sacrifice nous semble celui qu'il aurait fallu sacrifier. Nous nous dépouillons pour donner, et la main qui nous implorait se ferme et nous repousse. Nous arrosons de nos pleurs une terre qui promettait des fleurs et des fruits; elle se sèche et produit des ronces! Épouvantés, nous nous laissons déchirer par ses épines, et nous nous demandons s'il faut la maudire ou l'arroser de notre sang jusqu'à ce qu'il n'en reste plus! Sombre image de la parabole du bon grain! 0 semeurs opiniâtres et inutiles que nous sommes! Les rochers se dressent dans le désert, et nous tombons épuisés avant la fin du jour!
Note 3:[ (retour) ] On sait que c'est le premier vers du fameux quatrain de J.J. Rousseau,*
CAHIER A.
Pourquoi donc sa vie semble-t-elle s'épuiser comme une coupe que le soleil pompe et dessèche, sans qu'il s'en soit répandu une seule goutte au dehors? Mais silence, ô mon coeur! ce n'est pas pour elle que tu dois souffrir; ton martyre lui est étranger, inutile... Il lui serait indifférent, sans doute... C'est pour une autre que tu dois saigner sans relâche. Oh! qu'il serait doux de souffrir pour sauver ce qu'on aime!
CAHIER I.
Souffrir pour sauver ce qu'on n'aime plus... oh! c'est un martyre que les victimes des religions d'autrefois n'ont pas connu, et qu'elles n'auraient pas compris. Leur immolation avait un but, un résultat clair et vivifiant comme le soleil; et moi je souffre dans la nuit lugubre, seul avec moi-même, auprès d'un être qui ne me comprend pas, ou qui peut-être me comprend trop. Pourquoi, mon Dieu, n'avez-vous pas fait notre coeur assez généreux ou assez soumis pour qu'il pût s'attacher avec passion aux objets de notre dévouement? Vous avez fait le coeur de la mère inépuisable et sublime en ce genre; et j'ai cru que je pourrais aimer une femme comme la mère aime son enfant, sans s'inquiéter de donner mille fois plus qu'elle ne reçoit; sans chercher d'autre récompense que le bien qu'il doit retirer de son amour?
L'amour! c'est un mot générique, et qui embrasse tant de sentiments divers! L'amour divin, l'amour maternel, l'amour conjugal, l'amour de soi-même, tout cela n'est point l'amour de l'amant pour sa maîtresse. Hélas! si j'osais encore me croire philosophe, je tâcherais de me définir à moi-même ce sentiment que je porte en moi pour mon supplice et qui n'a jamais été satisfait. O éternelle aspiration, désir de l'âme et de l'esprit, que la volupté ne fait qu'exciter en vain! Tous les hommes sont-ils donc maudits comme moi? sont-ils donc condamnés à posséder une femme qu'ils voudraient voir transformée en une autre femme? Est-ce la femme qu'on ne possède pas, qui, seule, peut revêtir à nos yeux ces attraits qui dévorent l'imagination! Est-ce la jouissance d'un bien réel qui nous rassassie et nous rend ingrats?
CAHIER A.
Comme elle est pâle! comme sa démarche est lente et affaissée! Quel mal inconnu ronge donc ainsi cette fleur sans tache? Oh! du moins c'est une noble passion, c'est un chaste souvenir ou un désir céleste; c'est le besoin inassouvi de l'idéal et non le dégoût impie et insolent des joies de la terre. Tu n'as abusé de rien, toi! tu mériterais le bonheur. Quel est donc l'insensé qui ne l'a pas compris, ou l'infâme qui te le refuse? Si je le connaissais, j'irais le chercher au bout du monde, pour l'amener à tes pieds ou pour le tuer!... Je suis fou!... Et toi, tu es si calme!