Non, je ne suis pas malheureuse. J'ai accompli pour vous, Alice, un sacrifice que je croyais bien grand alors...
Pardonnez-moi si je vous dis aujourd'hui que, dans mes souvenirs, ce grand acte de courage me paraît chaque jour moins sublime, et qu'enfin j'arrive à me trouver assez peu héroïque... Que Jacques me pardonne de parler ainsi! Et vous surtout, ma soeur chérie, pardonnez-moi de ne pas le pleurer... Il n'y a rien d'injurieux pour lui dans le calme avec lequel je puis parler à présent d'un sujet jadis si brûlant, et naguère encore si délicat. Ce n'est pas de Jacques que je suis guérie, c'est de l'amour! Oui, vraiment, j'en suis guérie à jamais, Alice, et, pour m'avoir fait cette grâce, Dieu a été trop bon pour moi, il m'a trop largement récompensée d'un moment de force.
Je vous dis cela ce soir, au bord du plus beau lac de la terre, par un coucher de soleil splendide, sous le ciel de la paisible et riante Lombardie, et je parle ainsi dans la sincérité de mon coeur.
Il me semble, tant je suis tranquille, que je ne puis plus souffrir.... Peut-être si le ciel était orageux, l'air âcre, et que le paysage, au lieu de l'églogue des prairies bordant de fleurs des flots placides, m'offrît le drame d'un volcan qui gronde et d'une nature qui menace... peut-être mon âme serait-elle moins sereine, peut-être vous exprimerais-je le vide délicieux de mon âme en des termes plus résignés que triomphants.... Je ne sais, je n'ose chanter victoire, dans la crainte de tomber dans le péché d'orgueil et d'en être punie; mais il est certain que, depuis quelques mois, depuis ma dernière lettre, je ressens une joie intérieure qui me semble durable et profonde.
A quoi l'attribuerai-je? Sera-ce simplement à cet inappréciable bienfait du repos dont je ne me souvenais plus d'avoir joui? peut-être! O bonheur des âmes blessées et fatiguées, que tu es humble et modeste! tu te contentes de ne pas souffrir, tu ne demandes rien que l'absence d'un excès de souffrance; tu te replies sur toi-même, comme une pauvre plante qui, après l'orage, n'a besoin que d'un grain de sable et d'une goutte d'eau; bien juste de quoi ne pas mourir et se sentir faiblement vivre.... le plus faiblement possible!
Pas de funestes présages, Alice! ne croyez pas me consoler et m'égayer en me disant que je suis encore jeune et que j'aimerai encore! Non, je ne suis plus jeune! si mes traits disent le contraire, ils mentent. C'est dans l'âme que les années marquent leur passage et laissent leur empreinte; c'est notre coeur, c'est notre imagination qui vieillissent promptement ou résistent avec vaillance.
—... Je relis ce que je vous écrivais tout à l'heure, aux dernières clartés d'un soleil mourant; on m'apporte une lampe, je m'éloigne de la fenêtre...
Mes idées prennent un autre cours.
Pourquoi confondais-je le coeur avec l'imagination? Dans la jeunesse, c'est peut-être une seule et même chose; mais, en vieillissant, les éléments de notre être deviennent plus distincts. Les sens s'éteignent d'un côté, le cerveau de l'autre; mais le coeur est-il donc condamné à mourir avec eux? Oh non! grâce à la divine bonté de la Providence, la meilleure partie de nous-même survit à la plus fragile, et il arrive qu'on se trouve heureux de vieillir. 0 mystère sublime! Vraiment la vie est meilleure qu'on ne croit! L'injuste et superbe jeunesse recule avec effroi devant la pensée d'une transformation qui lui semble pire que la mort, mais qui est peut-être l'heure la plus pure et la plus sereine de notre pénible carrière.
Avec quelle terreur j'avais toujours pensé à la vieillesse! Dans la fleur de ma jeunesse, je n'y croyais pas. «Moi, vieillir! me disais-je en me contemplant: devenir grasse, lourde, désagréable à voir! Non, c'est impossible, cela n'arrivera pas. Je mourrai auparavant; ou bien, quand je me sentirai décliner, quand une femme me regardera sans envie, et un homme sans désir, je me tuerai!»