Auprès de cette fleur sans tache, auprès de ce diamant sans défaut, je sens mon âme s'élever et se fortifier. D'autres jeunes filles ont plus de beauté, une intelligence plus vive et plus brillante, un sentiment des arts plus chaud et plus prononcé. Agathe ne ressemble pas à une statue grecque. C'est la vierge italienne dans toute sa douceur, vierge sans extase et sans transport, accueillant le monde extérieur sans l'embrasser, attentive, douce et un peu froide à force de candeur, telle enfin que Raphaël l'eût placée sur l'autel, le regard fixé sur le pécheur, et semblant ne pas comprendre la confession qu'elle écoute.
Il y a, certes, dans toutes les créatures humaines, un fluide magnétique, impénétrable aux organisations épaisses, mais vivement perceptible aux organisations exquises par elles-mêmes, ou à celles qui sont développées par la souffrance. La présence d'Agathe agit sur moi d'une manière magique. L'atmosphère se rafraîchit ou s'attiédit autour d'elle. Quelquefois, quand le spectre du passé m'apparaît, une sueur glacée m'inonde, et je crois entrer dans mon agonie. Mais si Agathe vient s'asseoir près de moi, l'oeil noir et grave et la bouche à demi souriante, elle me communique immédiatement sa force et son bien-être.
Il y a donc en elle quelque chose de mystérieux pour moi, comme je vous le disais; quelque chose que je n'eusse pas su demander, si l'on m'eût offert de choisir une compagne et une fille selon mes prédilections instinctives. Probablement, j'aurais fait la folie de désirer une fille semblable à moi sous plusieurs rapports. J'aurais voulu qu'elle fût ardente et spontanée, qu'elle connût ces agitations de l'attente, ces bouleversements subits, ces enthousiasmes et ces illusions où j'ai trouvé quelques heures d'ivresse au milieu d'un éternel supplice. Et probablement aussi, au lieu de la préserver du malheur par mon expérience, j'eusse augmenté son irascibilité par la mienne et développé sa faculté de souffrir. Mais un caprice du hasard que je ne puis m'empêcher de bénir superstitieusement comme une faveur providentielle, a jeté dans mes bras un être qui ne me comprend pas du tout et que je comprends à peine. Ce contraste nous a sauvées l'une et l'autre. J'eusse voulu être adorée de ma fille, et c'eût été là un souhait égoïste, un voeu contraire à la nature. Agathe m'aime, et c'est tout; et moi, l'âme la plus exigeante et la plus jalouse qui fut jamais, je m'habitue à l'idée qu'il est bon d'être celle des deux qui aime le plus. C'est là un miracle, n'est-ce pas? un miracle que j'eusse en vain demandé à l'amour d'un homme et qu'a su opérer l'amitié d'une enfant.
Vous me demandez si j'aime toujours le luxe, et, me cherchant des consolations où vous supposez que j'en puis trouver, vous vous imaginez que j'ai du me créer, dans ma villa italienne, une existence toute d'or et de marbre, toute d'art et de splendeur. Il n'en est rien; tout ce qui me rappelle la courtisane m'est devenu odieux. Je suis dégoûtée, non de la beauté des oeuvres de goût, mais de la possession et de l'usage de ces choses là. J'ai fait cadeau, à divers musées de cette province, des statues et des tableaux que je possédais. Je trouve qu'un chef-d'oeuvre doit être à tous ceux qui peuvent le comprendre et l'apprécier, et que c'est une profanation que de l'enfermer dans la demeure d'un particulier, lorsque ce particulier s'est voué à la retraite, et a fermé sa porte aux amateurs et aux curieux, comme je l'ai fait définitivement. J'ai vendu tous mes diamants, et j'ai fait bâtir presque un village autour de moi, où je loge gratis de pauvres familles. Je ne m'occupe plus de ma parure, et je n'ai même pas osé m'occuper de celle d'Agathe, quoique j'eusse trouvé du plaisir à embellir mon idole; mais la voyant si simple et si étrangère à celle longue et coûteuse préoccupation, j'ai respecté son instinct, et je l'ai subi pour moi-même peu à peu, sans m'en apercevoir. Agathe aime et cultive avec distinction la peinture et la la musique. Son père l'avait destinée à donner des leçons. Mais ce pauvre artiste, imprévoyant et déréglé comme la plupart de ceux de ce pays-ci, l'avait laissée sans clientèle et sans protections. Ses talents, du moins, lui servent à charmer les loisirs que sa nouvelle position lui procure, et je suis sortie, grâce à elle, de ma longue et accablante oisiveté. Je me suis remise au piano pour raccompagner quand elle chante, et nous lisons ensemble tous ces chefs-d'oeuvre que je savais par coeur à force de les entendre, mais sans les avoir jamais véritablement compris. Quand elle dessine, je lui fais la lecture, et quand elle lit, je brode au métier. Moi, broder! je vois d'ici votre surprise! Eh bien, je suis revenue à ces choses-là que j'ai tant méprisées et raillées, et je reconnais qu'elles sont bonnes. Il y a tant de moments où l'âme est affaissée sur elle-même, où le travail de l'esprit nous écrase, où la rêverie nous torture ou nous égare, qu'il est excellent de pouvoir se réfugier dans une occupation manuelle. C'est affaire d'hygiène morale, et je comprends maintenant comment, vous, qui avez une si haute intelligence, vous pouvez remplir un meuble au petit point.
Agathe a les goûts d'une campagnarde, quoiqu'elle ait toujours vécu enfermée dans la mansarde d'une petite ville. Sa plus grande joie d'être riche consiste à voir et à soigner des animaux domestiques. Et ne croyez pas que la pauvrette se soit prise d'admiration et d'affection pour les plus nobles: elle a peu compris la grâce et la noblesse du cheval, l'élégance du chevreuil, la fierté du cygne. Tout cela lui est trop nouveau, trop étranger; à elle qui n'avait jamais nourri que des moineaux sur sa fenêtre, un pigeon blanc est un objet d'admiration. Le mouton fait ses délices, et l'autre jour j'ai cru qu'elle sortirait de son caractère, et ferait des extravagances pour une perdrix qu'on lui a apportée avec ses petits. J'avais un peu envie d'abord de dédaigner des goûts aussi puérils. Et puis, je me suis laissé faire, je me suis sentie faible comme un enfant, comme une mère; je me suis attendrie sur les poules et sur les agneaux, non pas à cause d'eux, je l'avoue, mais à cause de la tendresse qu'Agathe leur porte, et des soins assidus qu'elle leur rend sans se lasser du silence et de la stupidité de ses élèves. Agathe comprend le Dante, Mozart et le Titien. Et pourtant elle comprend sa poule et son chevreau! Il faut bien que le chevreau et la poule en vaillent la peine. Je me dis cela, et je la suis à la bergerie et au poulailler avec une complaisance qui arrive à me faire du bien, à me distraire, à me charmer... sans que véritablement je puisse m'en rendre compte! Je me sens devenir naïve avec un enfant naïf, et je ne saurais dire où est le beau et le bon de cette naïveté, à mon âge. Cela m'arrive: je me transforme, un enfant me gouverne, et j'ai du bonheur à me laisser aller!
Nous avons eu moins de peine à nous mettre à l'unisson, à propos des fleurs. Il me semble que les fleurs nous permettent de devenir puérils envers elles, sang qu'elles cessent d'être sublimes pour nous. Voua savez comme je les ai toujours aimées, ces incomparables emblèmes de l'innocence et de la pureté. Agathe voit le ciel dans une fleur, et quand je la vois au milieu des jasmins et des myrtes, il me semble qu'elle est là dans son élément, et que les fleurs sont seules dignes de mêler leur parfum à son haleine.
Et alors il me vient une pensée déchirante: Quoi! cette enfant, cette Agathe de mon âme, cette fleur plus pure que toutes celles de la terre, cette perle fine, celle beauté virginale, sera infailliblement la proie d'un homme! et de quel homme? L'amant de cent autres femmes, qui ne verra sans doute en elle qu'une femme de plus, trop froide à son gré, et bientôt dédaignée, si elle reste telle qu'elle est aujourd'hui; trop précieuse, si elle se transforme, pour ne pas être jalousement asservie et torturée.—Oh! mon Dieu! je conserve cette candeur sacrée avec une sollicitude passionnée, je veille sur elle, je la couve d'un regard maternel; je la respecte comme une relique, jusqu'à ne pas oser lui parler de moi, jusqu'à ne pas oser penser quand je suis auprès d'elle; et un étranger viendra la flétrir sous ses aveugles caresses! un homme, un de ces êtres dont je sais si bien les vices et l'orgueil, et l'ingratitude, et le mépris, viendra l'arracher de mon sein pour la dominer ou la corrompre!... Cette idée trouble tout mon présent et rembrunit tout mon avenir!
LETTRE TROISIÈME.
ISIDORA A MADAME DE T...
Dimanche, 15 juin 1845.