Mais pourquoi faut il que tu meures! Du moment qu'ils le désirent, n'es-tu pas affranchi de tout devoir envers eux? Parce qu'ils ont une pensée criminelle, tu t'offres à Dieu comme une victime d'expiation pour leur forfait! Que deviendra donc dans le coeur des hommes l'amour de la justice et la foi à la Providence, si les premiers d'entre eux se condamnent et s'immolent ainsi pour laver les fautes des derniers? Ne peux-tu abandonner pour jamais cette maudite Europe où tous tes maux ont pris racine, et chercher quelque terre vierge de tes larmes, où tu pourras recommencer une vie nouvelle? Est-il bien vrai que tu n'as plus rien dans le coeur, pas même de l'amitié pour moi, qui te suivrais au bout du monde? Ah! cette amitié qui remplissait toute mon âme, et qui étouffait à chaque instant l'amour que j'aurais pu concevoir pour d'autres hommes, ne t'a jamais suffi; tu venais te reposer et te consoler près de moi, mais tu retournais bien vite à cette vie de passions orageuses qui a fini par te briser. A présent que tes passions sont mortes, ne peux-tu vivre doucement, et vieillir avec ta soeur sous quelque beau ciel, dans une des solitudes enchantées du Nouveau-Monde? Viens, partons, oublions ce que nous avons souffert: toi, pour aimer trop, et moi, pour ne pouvoir pas aimer assez. Nous adopterons, si tu veux, quelque orphelin; nous nous imaginerons que c'est notre enfant, et nous l'élèverons dans nos principes. Nous en élèverons deux de sexe différent, et nous les marierons un jour ensemble à la face de Dieu, sans autre temple que le désert, sans autre prêtre que l'amour; nous aurons formé leurs âmes à la vérité et à la justice, et il y aura peut-être alors, grâce à nous, un couple heureux et pur sur la face de la terre.

Ah! laisse-moi faire de ces rêves, et fais-en avec moi. Il doit y avoir autre chose dans la vie que l'amour. Tu dis que non. Comment se fait-il qu'un homme comme toi, doué de tous les talents, sage de toutes les sciences, riche de toutes les idées, de tous les souvenirs, n'ait jamais voulu vivre que par le coeur? Ne peux-tu te réfugier dans la vie de l'intelligence? que n'es-tu poète, savant, politique ou philosophe! Ce sont des existences que l'âge rend chaque jour plus belles et plus complètes. Pourquoi faut-il que tu meures à quarante ans d'un désespoir de jeune homme? O Jacques! c'est que ton âme est trop brûlante; elle ne veut pas vieillir, elle aime mieux se briser que de s'éteindre. Trop modeste pour entreprendre d'éclairer les hommes par la science, trop orgueilleux pour pouvoir briller par le talent aux yeux d'êtres si peu capables de te comprendre, trop juste et trop pur pour vouloir régner sur eux par l'intrigue ou par l'ambition, tu ne savais que faire de la richesse de ton organisation. Dieu aurait dû créer un ange exprès pour toi, et vous envoyer vivre tous deux seuls dans un autre monde; il aurait dû au moins te faire naître dans le temps où la foi et l'amour divin servaient à éclairer et à régénérer les nations. Il t'eût fallu une tâche immense, héroïque, humble et enthousiaste à la fois; une vie toute de larmes saintes et de souffrances philanthropiques; une destinée comme celle du Christ.

Mais quand un homme comme toi naît dans un siècle où il n'y a rien à faire pour lui; quand, avec son âme d'apôtre et sa force de martyr, il faut qu'il marche mutilé et souffrant parmi ces hommes sans coeur et sans but, qui végètent pour remplir une page insignifiante de l'histoire, il étouffe, il meurt dans cet air corrompu, dans cette foule stupide qui le presse et le froisse sans le voir. Détesté par les méchants, raillé par les sots, craint des envieux, abandonné des faibles, il faut qu'il cède et qu'il retourne à Dieu, fatigué d'avoir travaillé en vain, triste de n'avoir rien accompli. Le monde reste vil et odieux: c'est ce qu'on appelle le triomphe de la raison humaine.

Tu m'as fait jurer de rester auprès de ta femme jusqu'à ce qu'elle fût consolée de ta mort, tu m'as arraché ce serment, ne peux-tu le rétracter? Sera-t-il en mon pouvoir de le tenir quand je saurai que le jour est venu, et que tu touches à ta dernière heure? Crois-tu, Jacques, que je n'abandonnerai pas tout pour aller partager avec toi le poison ou les balles! Tu me fais sourire avec la demande d'Herbert! Souviens-toi que tu m'as juré, de ton côté, de ne pas exécuter ta résolution sans me prévenir, et sans me laisser le temps d'aller t'embrasser une dernière fois.

XCVI.

DE JACQUES A SYLVIA.

Des montagnes du Tyrol.

Calme ta douleur, ma soeur chérie; elle réveille la mienne, et ne change rien à ma résolution. Quand la vie d'un homme est nuisible à quelques-uns, à charge à lui-même, inutile à tous, le suicide est un acte légitime et qu'il peut accomplir, sinon sans regret d'avoir manqué sa vie, du moins sans remords d'y mettre un terme. Tu me fais bien plus vertueux et bien plus grand que je ne suis; mais il y a quelque chose de profondément vrai dans ce que tu dis de la tristesse qu'éprouvé une âme pleine de bonnes intentions inutiles et de dévouements perdus, quand elle est forcée d'abandonner sa tâche sans l'avoir remplie. Ma conscience ne me reproche rien, et je sens qu'il m'est permis de me coucher dans ma fosse et et de m'y délasser d'avoir vécu. J'ai traversé, il y a quelques jours, un champ de bataille où je me suis trouvé, pour la première fois, au milieu du sang, du feu et de la poussière, il y a une quinzaine d'années; j'étais jeune alors, et une belle carrière s'ouvrait devant moi, si j'avais su en profiter. C'était un temps de gloire et d'enivrement pour mes compagnons. Je me souviens que je passais la nuit de la veillée sur up de ces toits de chaume à fleur de terre qui servent de grange et de bergerie au pied des montagnes. J'étais à mi-côte de la colline; j'avais sous les yeux une arène magnifique: le camp français à mes pieds, les feux de l'ennemi au loin, et Napoléon, général, au milieu de tout cela. Je fis bien des réflexions sur cette destinée qui s'offrait à moi, et sur cet homme de génie qui commandait à tant de destinées. Je me trouvai froid au milieu de ces travaux sanglants et de cette gloire funeste; seul peut-être dans l'armée je ne regrettai pas de ne pas être Napoléon. J'acceptai les horreurs de la guerre avec la force d'âme que donne la raison à celui qui ne peut pas reculer; mais en galopant le lendemain sur ces crânes que brisait le pied de mon cheval, sur ces cadavres qui gémissaient encore, je me sentis pénétré d'une haine si profonde pour les hommes qui appelaient cela la gloire, et d'une aversion si insurmontable pour ces scènes hideuses, qu'une pâleur éternelle s'étendit sur mon visage, et que mon extérieur prit cette glaciale réserve qu'il n'a jamais perdue depuis. Dès ce jour, mon caractère rentra en lui-même: je fis une espèce de scission avec mes pareils, je me battis avec un désespoir et une répugnance qu'ils appelaient du sang-froid, et sur lesquels je ne m'expliquai jamais avec eux; car ces brutes n'eussent pas compris qu'il pût se trouver parmi eux un homme qui n'aimât pas la vue et l'odeur du sang. Je les voyais se prosterner autour de l'ambitieux qui ouvrait tant d'artères et se nourrissait de tant de larmes; et quand je le voyais, lui, marcher sur ces morts au milieu des nuées de vautours qu'il engraissait de chair humaine, j'avais envie de l'assassiner, afin d'être maudit et massacré par ses adorateurs.

Non, le génie sans la bonté, sans l'amour, sans le dévouement, ne m'a jamais ni séduit ni tenté. J'irai vivre aux pieds d'une femme, me disais-je, et j'aimerai un de ces êtres faibles et sensibles qui s'évanouissent devant une goutte de sang. J'ai cherché la faiblesse et je l'ai trouvée; mais la faiblesse tue la force, parce que la faiblesse veut jouir et vivre, et parce que la force sait renoncer et mourir.

Ne maudis pas ces doux amants qui vont profiter de ma mort. Ils ne sont pas coupables, ils s'aiment. Il n'y a pas de crime là où il y a de l'amour sincère. Ils ont de l'égoïsme, et ils n'en valent peut-être que mieux. Ceux qui n'en ont pas sont inutiles à eux-mêmes et aux autres. Pour quiconque veut n'être pas déplacé dans la société, il faut avoir l'amour de la vie et la volonté d'être heureux en dépit de tout. Ce qu'on appelle la vertu dans cette société-là, c'est l'art de se satisfaire sans heurter ouvertement les autres et sans attirer sur soi des inimitiés fâcheuses. Eh bien! pourquoi haïr l'humanité parce qu'elle est ainsi? C'est Dieu qui lui a donné cet instinct pour qu'elle travaillât elle-même à sa conservation. Dans le grand moule où il forge tous les types des organisations humaines, il en a mêlé quelques-uns plus austères et plus réfléchis que les autres, il a créé ceux-là de telle façon, qu'ils ne peuvent vivre pour eux-mêmes, et qu'ils sont incessamment tourmentés du besoin d'agir pour faire prospérer la masse commune. Ce sont des roues plus fortes qu'il engrène aux mille rouages de la grande machine. Mais il est des temps où la machine est si fatiguée et si usée, que rien ne peut plus la faire marcher, et que Dieu, ennuyé d'elle, la frappe du pied et la fracasse pour la renouveler. Dans ces temps-là, il y a bien des hommes inutiles, et qui peuvent prendre leur parti d'aimer et de vivre s'ils peuvent, de mourir s'ils ne sont pas aimés et s'ils s'ennuient.