6. «Dans ce nouvel avènement de Jésus-Christ, l'Église militante sera réparée jusqu'au dernier fondement, et il n'y aura plus nul péché, nul scandale, nulle abomination, nul mensonge. Les fidèles seront sans tache, et brillants comme le soleil.
7. «Dans cette réparation, les élus ressusciteront, et Jésus reviendra du ciel avec eux. Il conversera sur la terre et tout oeil le verra, et il donnera un grand festin sur les montagnes. Jusque-là les élus ne mourront pas. Ils iront dans le ciel et en reviendront avec Jésus-Christ, et on verra s'accomplir ce qui a été prédit dans Isaïe et par l'Apocalypse.
8. «C'est alors qu'il n'y aura plus ni persécution, ni souffrance, ni oppression, et qu'il ne sera point permis d'élire un roi, parce que Dieu seul régnera, et que le royaume sera donné au peuple de la terre.
9. «C'est alors que personne n'enseignera plus son frère, mais qu'il sera enseigné de Dieu; qu'il n'y aura plus de loi écrite, et que la Bible même sera détruite, parce que la loi étant écrite dans tous les coeurs, il ne faudra plus de doctrines: car tous les passages où l'Écriture prédit des persécutions, des erreurs, des scandales, n'auront plus de sens.
10. «Dans ce temps-là, les femmes engendreront par l'amour sans que les sens y aient part, et elles enfanteront sans douleur.»
Nous avons essayé de reconstruire la suite de cette prédiction, dont les articles nous sont transmis dans un tel désordre qu'elle n'aurait pas de sens. Je soupçonne quelque malice de l'université calixtine dans cette interversion. Il y a dans la prédiction et dans les préceptes qu'elle entraîne deux phases bien distinctes: une de zèle, de fureur et de cruauté, où tous les excès du fanatisme sont sanctifiés dans le but d'amener le règne de Dieu annoncé dans la seconde; et dans cette seconde, toutes les prescriptions sont d'amour et de fraternité. En entremêlant les articles consacrés à formuler ces deux phases, le jugement dernier et le prochain paradis sur la terre, on a fait du ciel des Taborites un enfer, et de leur idéal de perfection un coupe-gorge. Mais il suffit du plus simple bon sens pour rétablir le sens et l'ordre logique de cette profession de foi.
Après cette double prédiction vient, dans le Manuscrit de Breslaw, une série de prescriptions qui ont le plus grand rapport avec celles des Vaudois et des Lollards. Si l'on veut se rendre un compte exact des trois ou quatre cents articles qui furent condamnés par l'Église, chez toutes les sectes du joannisme et chez celle des Taborites en particulier, on le peut faire soi-même en prenant le contre-pied de tous les préceptes de la discipline catholique. «Point de prélats, c'est-à-dire point de richesses dans L'Église. Point de distinctions, point d'autorité pour elle dans la société laïque, point d'intervention dans les actes de cette société pour les sacrements. Point de temples; la prière en pleins champs, au sein de la nature, temple que l'Éternel a consacré pour tous les hommes. Point de cérémonies somptueuses; des rites simples; la mission du pasteur apostolique et gratuite. Point de canonisation, point de purgatoire, point de cimetières, point d'indulgences, tous moyens honteux de vendre aux simples les dons de la grâce et les secours de la rédemption, que le Sauveur a également répartis entre tous les hommes, sans instituer des spéculateurs pour en profiter pécuniairement. Point de prières pour les morts; cette idée-là était profonde, les catholiques la condamnèrent sans la comprendre, et en conclurent que certaines sectes ne croyaient pas à l'immortalité de l'âme. Nous verrons cette idée se développer et s'expliquer plus tard. Point d'huile consacrée ni de vaines cérémonies; le baptême dans l'eau des fontaines comme celui que Jésus reçut lui-même de Jean. Point d'offices latins ni d'heures canoniales; chacun doit comprendre sa prière et l'offrir à Dieu du fond de son coeur. Point de pape, l'Église du Christ n'a qu'un chef, qui est Jésus dans le ciel; c'est une abomination que de lui donner sur la terre un représentant chargé de crimes et d'iniquités. Point de confession auriculaire; Dieu seul peut connaître nos coeurs et remettre nos péchés. Si quelqu'un veut se confesser à son frère, que pour toute pénitence son frère lui dise: Va, et ne pèche plus. Point d'habits sacerdotaux, ni d'ornements d'autels; point de robes, de corporaux, de patènes, ni de calices, etc., etc. Enfin, partout le renoncement, c'est-à-dire l'égalité fraternelle, la doctrine pure et simple du divin maître; et pour commencer ce grand oeuvre, la destruction de tous les pouvoirs et de tous les moyens de la théocratie.»
Proclamer ainsi l'égalité dans l'ordre spirituel c'était la proclamer de reste dans l'ordre social. L'Église et les trônes l'avaient si bien senti qu'ils s'étaient ligués pour étouffer cette doctrine. Ils n'avaient fait que martyriser ceux qui la proclamaient; et, quant à ceux-ci, chacun sait l'histoire de leurs augustes et profondes vicissitudes; quant à la doctrine, on voit qu'elle revivait plus ardente que jamais chez les Taborites, car tout ce que nous venons de mentionner, ils le professaient quasi textuellement. Mais ce qui distingue les Taborites de plusieurs autres sectes, c'est leur sentiment sur l'Eucharistie. On sait que le dogme de la transsubstantiation ne fut introduit dans l'Église qu'en 1215, au concile de Latran, et que le retranchement de la coupe, qui en fut regardé comme la conséquence nécessaire, date de la même époque. Jusque-là, le dogme idolâtrique de la présence réelle n'était point un article de foi; et la substance divine dans le pain consacré avait été expliquée et acceptée symboliquement par les intelligences les plus élevées du catholicisme. M'est avis qu'au quinzième siècle et après la guerre même des Hussites, les esprits les plus forts de l'Église, Aeneas Sylvius particulièrement (Pie II), croyaient à cette transsubstantiation beaucoup moins littéralement que le peuple. J'ai de fortes raisons pour le croire; mais ce n'est pas ici le lieu de les exposer. Quoi qu'il en soit, plusieurs sectes très-ennemies de l'Église à tout autre égard, avaient accepté le dogme de la présence réelle. Les Lolhards de Bohème, les Picards et enfin la plupart des Taborites le rejetèrent absolument dans le sens étroit où l'Eglise avait fini par l'entendre. Ces derniers disaient que «Jésus-Christ n'est point corporellement et sacramentellement dans l'Eucharistie, et qu'il ne faut pas l'y adorer, ni fléchir les genoux devant ce sacrement, ni donner aucune marque du culte de latrie.» On ne saurait être plus explicite. Ils ajoutaient «qu'on prend aussi bien le corps et le sang de Jésus-Christ dans le repus ordinaire que dans l'Eucharistie, pourvu qu'on soit en état de grâce.» C'était rétablir l'idée pure de Jésus-Christ, et rendre à la communion son sens réel, sans lui ôter son sens mystique et divin.
Quand le recteur de l'Université eut achevé celle lecture, les docteurs calixtins incriminèrent tous les articles, et proposèrent d'en démontrer la fausseté. Les Taborites n'en acceptèrent pas unanimement toute la responsabilité; quelques-uns réclamaient, disant: «Au concile de Constance, on nous a mis sur le corps quarante articles hérétiques; «ici, c'est bien pis: on nous en impose septante.» On demanda copie de tous ces articles pour y répondre. Nicolas Biscupec, principal prêtre des Taborites, prit la parole pour proscrire le luxe du clergé calixtin, et pour l'accuser de posséder encore des biens séculiers. Les questions du dogme furent écartées, sans doute à dessein; car les prédictions taborites avaient un sens profond et une application sociale terrible, que leurs docteurs, suivant la coutume et les nécessités du temps, avaient résolu, j'imagine, de ne pas divulguer. La discussion porta donc sur des questions de forme, sur des pratiques extérieures, et devint toute personnelle entre les docteurs des deux camps. Au fait, la question imminente du moment était de régler les attributions et les pouvoirs du nouveau clergé. Les prêtres du juste-milieu haïssaient les prêtres catholiques, mais n'étaient pas fâchés de succéder à leurs richesses, à leurs satisfactions de vanité, à leur influence politique; ils s'efforçaient de retenir le plus possible, pour leur compte, des privilèges et des jouissances attachés au sacerdoce. Les prêtres taborites, véritables apôtres, tour à tour farouches et vindicatifs comme saint Matthieu, charitables et ascétiques comme saint Jean, entraient avec ferveur et sincérité dans la vie évangélique. Ils subsistaient d'aumônes comme les moines franciscains; ils étaient pauvrement vêtus, permettaient à leurs disciples laïques d'administrer la communion et de se communier eux-mêmes, refusaient d'entendre la confession auriculaire, niaient le monopole ecclésiastique de tous les sacrements, n'exerçaient, en un mot, qu'un ministère d'enseignement et de prédication. Peut-être l'Église d'aujourd'hui, qui, malgré ses puffs et ses réclames, marche rapidement à sa ruine au milieu des fêtes et des mascarades, fera-t-elle bien, dans ses intérêts, quand le temps fatal sera venu, de se borner à ces moyens sincères et sublimes des prêtres taborites. Il est certain que jamais clergé n'eut une autorité morale plus étendue, et ne rassembla d'aussi fervents adeptes, et cela dans un temps où le seul nom de prêtre allumait la rage des populations.