Ziska, en apprenant cette nouvelle, en fut consterné un instant. Il avait espéré dominer Prague sans coup férir, par sa seule présence, et la désabuser par ses conseils de son rêve de monarchie. Le mauvais accueil fait à ses imprudents avant-coureurs lui donnait à réfléchir. Entre les grands de Bohême qui voulaient Sigismond et le juste-milieu qui voulait Coribut, il se voyait seul avec ses Taborites; et lui, qui avait conçu que sa mission se bornerait à défendre la patrie contre l'étranger, il se voyait aux prises au dedans avec deux partis contraires. Sa situation devenait terrible, et il approchait lentement de la capitale, perdu dans ses pensées, frappé peut-être de l'idée que sa mission était finie, et qu'il n'était plus l'homme de ce troisième parti qu'il fallait constituer politiquement et dessiner hardiment au milieu des deux autres. Si Ziska eut cette angoisse, que les historiens lui attribuent sans l'expliquer, ce fut une révélation de son destin. Cet homme, qui devait retremper le courage populaire et donner un nouvel élan à l'invincible taborisme, cet homme était debout. Il était déjà à l'oeuvre. De vagues prophéties taborites portaient que Ziska rendrait la Bohême glorieuse pendant sept ans, et qu'il mourrait pour revivre dans un autre héros qui, pendant sept ans encore, continuerait son oeuvre. Ce héros était Procope le Rasé, Procope le Grand, Procope le Picard[33], c'est-à-dire le vrai Taborite. Ziska le Calixtin, le médiateur impossible entre ces partis arrivés à l'heure d'explosion, devait jeter quelque éclat et mourir à temps, car il ne lui restait plus qu'à choisir entre l'abandon des siens ou celui de sa propre gloire.
Note 33:[ (retour) ] Il avait été compromis et arrêté dans l'affaire de Martin Loquis, et il avait sans doute dû son salut au moine Prémouré.
Hésitant à jeter la torche au sein du Hussitisme, il envoya des députés à Prague d'abord, pour désavouer l'équipée que ses gens venaient d'y faire; ensuite pour exhorter le parti calixtin à ne point élire Coribut. Il se faisait fort, disait-il, de défendre la Bohème contre l'Empereur et contre les grands, sans qu'il fût besoin qu'un peuple libre s'assujettit à un roi. «Ceux de Prague répondirent qu'ils étaient bien aises qu'il n'eût point de part à la dernière irruption des Taborites; mais qu'ils étaient fort étonnés qu'il leur déconseillât Coribut, puisqu'il n'ignorait pas que toute république a besoin d un chef». A cette réponse, Ziska comprit qu'on ne voulait plus qu'il fût ce chef nécessaire; et, blessé de voir préféré un étranger au bouclier éprouvé de la patrie, il s'écria en levant son bâton de commandement: J'ai par deux Jais délivré ceux de Prague; mais je suis résolu de les perdre, et je ferai voir que je puis également et sauver et opprimer ma patrie.
XIII.
Aussitôt Ziska se met en devoir d'exécuter cette terrible résolution; et, tout en ravageant sur son chemin les terres des seigneurs catholiques, il marche sur Graditz, qui était réputée calixtine, avec l'intention de la surprendre. Cependant les Taborites, qui peut-être eussent voulu marcher tout de suite sur Prague, commençaient à murmurer. Une nuit qu'ils cheminaient dans les ténèbres, fatigués d'une longue course, ils refusèrent d'aller plus avant. Cet aveugle, disaient-ils, croit que le jour et la nuit nous sont pareils comme à lui. Ziska leur demanda s'il n'y avait pas quelque village aux environs; on lui en nomma un: Allez donc y mettre le feu pour vous éclairer, reprit-il. Ils lui obéirent, et un peu plus loin ils rencontrèrent Czinko de Wartemberg et quelques autres grands seigneurs catholiques, qui leur livrèrent un rude combat. Ils en sortirent triomphants comme à l'ordinaire, et plusieurs de ces seigneurs y périrent, après quoi Ziska conduisit les Taborites à Graditz. Cette ville, qui avait une secrète inclination pour lui, le reçut à bras ouverts, au lieu de se défendre. Ceux de Prague vinrent pour la reprendre, et furent battus. De là, Ziska courut à Czaslaw, et s'en empara sans peine. Ceux de Prague vinrent encore l'y inquiéter, et, comme à Graditz, ils furent défaits et repoussés.
Ces nouvelles répandirent l'effroi dans Prague, et les magistrats résolurent d'envoyer à Ziska pour lui proposer un accommodement; mais les seigneurs calixtins s'y opposèrent, et se firent fort de vaincre le redoutable aveugle. Il était plus facile de s'en vanter que de le faire.
Ziska fit, aussitôt après, une campagne en Moravie, pour seconder Procope contre l'évêque de fer. La seule approche de l'armée taborite mit en fuite l'archiduc Albert; et Sigismond, qui le suivait pour assister à ses triomphes, partagea la honte de sa retraite. Jean de fer tint bon; mais il ne put empêcher Jean Ziska de lui prendre quelques places et d'attirer dans son parti un grand nombre de seigneurs hussites de la Moravie.
Ziska ne s'arrêta pas longtemps dans cette contrée: son système était de dévaster et d'épouvanter, non de conquérir. Il laissa Procope aux prises avec l'évêque, et pénétra au coeur de l'Autriche, où il porta l'effroi et la ruine jusqu'aux rives du Danube. L'archiduc, ayant marché sur lui, ne le trouva plus. Ziska ne risquait jamais inutilement une bataille. Ennemi rapide, audacieux et insaisissable, la promptitude de ses résolutions le conduisait là où on l'attendait le moins, et le faisait disparaître, comme par magie, des lieux où on croyait l'atteindre. Il lui suffisait de marquer sa course par des ruines, et cette manière d'affaiblir l'ennemi était la plus sûre pour gagner du temps et ralentir l'effort de l'invasion.
Tandis qu'on le cherchait vers le Danube, il était déjà retourné en Moravie, et y prenait des forteresses. A Cremzir, il fut forcé d'en venir aux mains avec Jean de fer; c'était un adversaire digne de lai. Attaqué à l'improviste, au milieu de la nuit, soit que la situation fût grave, soit que Ziska commençât à douter de son étoile, on rapporte qu'il fut épouvanté, et que sans Procope il eût été défait pour la première fois; mais Procope, blessé au visage, baissa la visière de son casque pour cacher son sang, et, entouré de la troupe d'élite qu'on appelait la cohorte fraternelle, fit des prodiges de valeur. Il se jeta dans la mêlée avec tant de furie, que Ziska, craignant qu'il ne s'engageât trop avant, fut forcé de réprimer son ardeur; puis il retrancha son armée derrière les chariots, et feignit d'attendre le jour pour recommencer le combat. L'évêque, s'étant retiré à Olmutz, et comptant sur un renfort d'Autrichiens pour le lendemain, ne s'inquiéta pas davantage cette nuit-là. Mais, au point du jour, Ziska avait fait plier bagage: averti par des espions diligents de l'approche des Autrichiens, il était reparti pour la Bohème, ravageant, tuant et brûlant tout sur les terres de l'évêque et dans le pays morave.
Il trouva Graditz retombée au pouvoir des Calixtins. A peine sorti victorieux d'une embuscade que des seigneurs catholiques lui avaient tendue, cet homme infatigable, qui tenait tête à Sigismond et à l'archiduc au dehors, aux Catholiques et aux Calixtins au dedans, reprit Graditz, s'empara de la forteresse de Mlazowitz et de Libochowitz, qu'il rasa sans miséricorde; passa dans le district de Pilsen, y détruisit Przestitz, Luditz; et, partout harcelé et poursuivi par les seigneurs catholiques et calixtins, mais assisté par les villes de refuge, après avoir fait une course sur l'Elbe, il revint s'emparer de Kolin, ville considérable, à douze lieues de Prague.