—Oui, ces hommes seront maudits de la foule, s'ils succombent; mais ils triompheront. Nous les aiderons, nous voulons, nous pouvons avec eux! S'il faut des miracles, il y en aura. Ne vous inquiétez pas de ce premier effroi où nous sommes, il se dissipera vite. En France, les extrêmes se touchent. Ce peuple tremblant et consterné va devenir héroïque en un instant!

C'est beaucoup promettre. Entre la foi et l'illusion, il y a un abîme. Que la France se relève un jour, je n'en doute pas. Qu'elle se réveille demain, je ne sais. Le devoir seul a raison, et le devoir, c'était de refuser le démembrement; l'honneur ne se discute pas.

Mais retarder indéfiniment les élections, ceci n'est pas moins risqué que la lutte à outrance, et il ne me paraît pas encore prouvé que le vote eût été impossible. Le droit d'ajournement ne me paraît pas non plus bien établi. Je me tais sur ce point quand on m'en parle. Nous ne sommes pas dans une situation où la dispute soit bonne et utile; je n'ai pas d'ailleurs l'orgueil de croire que je vois plus clair que ceux qui gouvernent le navire à travers la tempête. Pourtant la conscience intérieure a son obstination, et je ne vois pas qu'il fût impossible de procéder aux élections, même après l'implacable réponse du roi Guillaume. Nous appeler tous à la résistance désespérée en nous imposant les plus terribles sacrifices, c'est d'une audace généreuse et grande; nous empêcher de voter, c'est dépasser la limite de l'audace, c'est entrer dans le domaine de la témérité.

Ou bien encore c'est, par suite d'une situation illogique, le fait d'une illogique timidité. On nous juge capables de courir aux armes un contre dix, et on nous trouve incapables pour discuter par la voix de nos représentants les conditions d'une paix honorable. Il y a là contradiction flagrante: ou nous sommes dignes de fonder un gouvernement libre et fier, ou nous sommes des poltrons qu'il est dérisoire d'appeler à la gloire des combats.

Ne soyez pas surpris, si vos adversaires vous crient que vous êtes plus occupés de maintenir la république que de sauver le pays. Vos adversaires ne sont pas tous injustes et prévenus. Je crois que le grand nombre veut la délivrance du pays; mais plus vous proclamez la république, plus ils veulent, en vertu de la liberté qu'elle leur promet, se servir de leurs droits politiques. Sommes-nous donc dans une impasse? Le trouble des événements est-il entré dans les esprits d'élite comme dans les esprits vulgaires? L'égoïsme est-il seul à savoir ce qu'il lui faut et ce qu'il veut?

27 septembre.

Nous sommes difficiles à satisfaire en tout temps, nous autres Français. Nous sommes la critique incarnée, et dans les temps difficiles la critique tourne à l'injure. En vertu de notre expérience, qui est terrible, et de notre imagination, qui est dévorante, nous ne voulons confier nos destinées qu'à des êtres parfaits; n'en trouvant pas, nous nous éprenons de l'inconnu, qui nous leurre et nous perd. Aussi tout homme qui s'empare du pouvoir est-il entouré du prestige de la force ou de l'habileté. Qu'il fasse autrement que les autres, c'est tout ce qu'on lui demande, et on ne regarde pas au commencement si c'est le mal ou le bien. Admirer, c'est le besoin du premier jour, estimer ne semble pas nécessaire, éplucher est le besoin du lendemain, et le troisième jour on est bien près déjà de haïr ou de mépriser.

Un gouvernement d'occasion à plusieurs têtes ne répond pas au besoin d'aventures qui nous égare. Quels que soient le patriotisme et les talents d'un groupe d'hommes choisis d'avance par l'élection pour représenter la lutte contre le pouvoir absolu, ce groupe ne peut fonctionner à souhait qu'en vertu d'une entente impossible à contrôler. On suppose toujours que des idées contradictoires le paralysent, et le paysan dit:

—Comment voulez-vous qu'ils s'entendent? Quand nous sommes trois au coin du feu à parler des affaires publiques, nous nous disputons!

Aussi le simple, qui compose la masse illettrée, veut toujours un maître; il a le monothéisme du pouvoir. La culture de l'esprit amène l'analyse et la réflexion, qui donnent un résultat tout contraire. La raison nous enseigne qu'un homme seul est un zéro, que la sagesse a besoin du concours de plusieurs, et que le droit s'appuie sur l'assentiment de tous. Un homme sage et grand à lui tout seul est une si rare exception, qu'un gouvernement fondé sur le principe du monothéisme politique est fatalement une cause de ruine sociale. Pour faire idéalement l'homme sage et fort qui est un être de raison, il faut la réunion de plusieurs hommes relativement forts et sages, travaillant, sous l'inspiration d'un principe commun, à se compléter les uns les autres, à s'enrichir mutuellement de la richesse intellectuelle et morale que chacun apporte au conseil.