Mardi 18 octobre.
Passage de troupes qui vont d'un dépôt à l'autre. Depuis les pauvres troupes espagnoles que j'ai rencontrées en 1839 dans les montagnes de Catalogne, je n'avais pas vu des soldats dans un tel état de misère et de dénûment. Leurs chevaux sont écorchés vifs de la tête à la queue. Les hommes sont à moitié nus, on dit qu'ils ont presque tous déserté avant Sedan. Ils sont tous grands et forts, et ne paraissent point lâches. On les aura laissés manquer de pain et de munitions. Le désordre était tel qu'on ne sait plus si on a le droit de mépriser les fuyards. Malheureusement ce désordre continue.
Mercredi 19.
Depuis deux jours, nous sommes sans nouvelles de notre armée de la Loire. Est-elle anéantie? Nous ne sommes pas bien sûrs qu'elle ait existé!
Jeudi 20.
Eugénie a affaire au Coudray. J'y vais avec elle; c'est une promenade pour mes petites-filles. Il fait un bon soleil. La campagne reverdit au moment où elle se dépouille: il y a des touffes de végétation invraisemblable au milieu des massifs dénudés. A Chavy, nous descendons de voiture pour ramasser de petits champignons roses sur la pelouse naturelle, cette pelouse des lisières champêtres qu'aucun jardinier ne réalisera jamais; il y faut la petite dent des moutons, le petit pied des pastours et le grand air libre. L'herbe n'y est jamais ni longue ni flétrie. Elle adhère au sol comme un tapis éternellement vert et velouté. Nous faisons là et plus haut, dans les prés du Coudray, une abondante récolte. Aurore est ivre de joie. Je n'ai pas fermé l'oeil la nuit dernière; pendant qu'on remet les chevaux à la voiture, je dors dix minutes sur un fauteuil. Il paraît que c'est assez, je suis complétement reposée. Au retour, pluie et soleil, à l'horizon monte une gigantesque forteresse crénelée, les nuages qui la forment ont la couleur et l'épaisseur du plomb, les brèches s'allument d'un rayonnement insoutenable.—Un bout de journal, ce soir; récit d'un drame affreux. A Palaiseau, le docteur Morère aurait tué quatre Prussiens à coups de revolver et aurait été pendu! Je ne dormirai pas encore cette nuit.
Vendredi 22 octobre.
Trois lettres de Paris par ballon! Enfin, chers amis, soyez bénis! Ils vivent, ils n'y a pas de malheur particulier sur eux. Ils sont résolus et confiants, ils ne souffrent de rien matériellement; mais ils souffrent le martyre de n'avoir pas de nouvelles de leurs absents. L'un nous demande où est sa femme, l'autre où est sa fille; chacun croyait avoir mis en sûreté les objets de sa tendresse, et l'ennemi a tout envahi; comment se retrouver, comment correspondre? Nous écrirons partout, nous essayerons tous les moyens. Quelle dispersion effrayante! que de vides nous trouverons dans nos affections!—Encore une fois, qu'ils soient bénis de nous donner quelque chose à faire pour eux!
On dit que l'ennemi s'éloigne de nous pour le moment; il lui plaît de nous laisser tranquilles, car les chemins sont libres, il n'y a pas ou il n'y a plus d'armée entre lui et nous; on vit au jour le jour. Le danger ne cause pas d'abattement, on serait honteux d'être en sûreté quand les autres sont dans le péril et le malheur. Mon pauvre Morère! sa belle figure pâle me suit partout; la nuit, je vois ses yeux clairs fixés sur moi. C'était un ami excellent, un habile médecin, un homme de résolution, d'activité, de courage; agile, infatigable, il était plus jeune avec ses cheveux blancs que ne le sont les jeunes d'aujourd'hui. Je le vois et je l'entends encore à un dîner d'amis à Palaiseau, où nous admirions la netteté de son jugement, l'énergie de ses traits et de sa parole. Le soir, on se reconduisait par les ruelles désertes de ce joli village, et chacun rentrait dans sa petite maison, d'où l'on entendait les pas de l'ami qui vous quittait résonner sur le gravier du chemin. Dans le beau silence du soir, on résumait tranquillement les idées qu'on avait échangées avec animation. On pensait quelquefois aux Allemands; on parlait de leurs travaux, on s'intéressait à leur mouvement intellectuel. Que l'on était loin de voir en eux des ennemis! Comme la porte eût été ouverte avec joie à un botaniste errant dans la campagne! Comme on lui eût indiqué avec plaisir les gîtes connus des plantes intéressantes! Certes on n'eût pas songé que ce pouvait être un espion, venant étudier les plis du terrain pour y placer des batteries ou pour prendre les habitants par surprise! et pourtant la carte des moindres localités était peut-être déjà dressée, car ils ont étudié la France comme une proie que l'on dissèque, et ils connaissaient peut-être aussi bien que moi le sentier perdu dans les bois où je me flattais de surprendre l'éclosion d'une primevère connue de moi seule.—Je me souviens d'avoir eu de saintes colères en trouvant bouleversés par des enfants certains recoins que j'espérais conserver vierges de dégâts. Je m'indignais contre l'esprit de dévastation de l'enfance. Pauvres enfants, quelle calomnie!—Et à présent ce charmant pays est sans doute ravagé de fond en comble, puisque Morère.... Mon fils me trouve navrée et me dit qu'il ne faut rien croire de ce qui s'imprime à l'heure qu'il est; il a peut-être raison!
Samedi 22 octobre.