—Qu'un peu de pluie nous vienne, nous sèmerons vite, et nous recueillerons en automne.
Mon imagination me montrait un cataclysme là où sa patience ne constatait qu'un accident. Il ne s'apercevait guère du luxe évanoui, du bleuet absent des blés, du lychnis rose disparu de la haie. Il arrachait une poignée d'herbe avec la racine sèche, et après un peu d'étonnement, il disait:
—L'herbe pourtant, l'herbe ça ne peut pas mourir!
Il n'a pas la compréhension raisonnée, mais il a l'instinct profond, inébranlable, de l'impérissable vitalité. Le voilà en présence de la famine pour son compte, aux prises avec les aveugles éventualités de la guerre: comme il est calme! Au milieu de ses préjugés, de ses entêtements, de son ignorance, il a un côté vraiment grand. Il représente l'espèce avec sa persistante confiance dans la loi du renouvellement.
Boussac (Creuse), 20 septembre.
On dit que récapituler ses maux porte malheur. Cela est vrai pour nous aujourd'hui. La variole s'est déclarée foudroyante, épidémique autour de nous; nous avons renvoyé les enfants et leur mère, et aujourd'hui force nous est de les rejoindre, car le fléau est installé pour longtemps peut-être, et nous ne pouvons vivre ainsi séparés. Nous voilà fuyant quelque chose de plus aveugle et de plus méchant encore que la guerre, après avoir tenté vainement d'y apporter remède; hélas! il n'y en a pas; le paysan chasse le médecin ou le voit arriver avec effroi. Partons donc! Une balle n'est rien, elle ne tue que celui qu'elle frappe, mais ce mal subit qu'il faut absolument communiquer à l'être dévoué qui vous soigne, à votre enfant, à votre mère, à votre meilleur ami!... Il faut donc alors mourir en se haïssant soi-même, en se maudissant, en se reprochant comme un crime d'avoir vécu une heure de trop!
La chaleur est écrasante, la sécheresse va recommencer; elle n'a pas cessé ici, dans ce pays granitique, littéralement cuit. Nous couchons dans une petite auberge très-propre; abondance de plats fortement épicés, pas d'eau potable. Le pays est admirable quand même. La couleur est morte sur les arbres, mais les belles formes et les beaux tons des masses rocheuses bravent le manque de parure végétale. Les bestiaux épars, cherchant quelques brins d'herbe sous la fougère, ont un grand air de tristesse et d'ennui; leurs robes sont ternes, tandis que les flancs dénudés des collines brillent au soleil couchant comme du métal en fusion. Le soleil baisse encore, tout s'illumine, et les vastes brûlis de bruyère forment à l'horizon des zones de feu véritable qu'on ne distingue plus de l'embrasement général que par un ton cerise plus clair. Sommes-nous en Afrique ou au coeur de la France? Hélas! c'est l'enfer avec ses splendeurs effrayantes où l'âme navrée des souvenirs de la terre fait surgir les visions de guerre et d'incendie. Ailleurs on brûle tout de bon les villages, on tue les hommes, on emmène les troupeaux. Et ce n'est pas loin, ce qu'on ne voit pas encore! Ce magnifique coucher de soleil, c'est peut-être la France qui brûle à l'horizon!
Saint-Loup (Creuse), 21 septembre.
Le Puy-de-Dôme et la fière dentelure des volcans d'Auvergne se sont découpés tantôt dans le ciel au delà du plateau que nous traversions, premier échelon du massif central de la France. Quelle placidité dans cette lointaine apparition des sommets déserts! Voilà le rempart naturel qu'au besoin la France opposerait à l'invasion; qu'il est majestueux sous son voile de brume rosée! Les plaines immenses qui s'échelonnent jusqu'à la base semblent le contempler dans un muet recueillement.
Ici tout est calme, encore plus qu'aux bords de l'Indre. Les gens sont pourtant plus actifs et plus industrieux; ils ont plus de routes et de commerce, mais ils sont plus sobres et plus graves. Le paysan vit de châtaignes et de cidre, il sait se passer de pain et de vin; sa vache et son boeuf ne sont pas plus difficiles que son âne. Ils mangent ce qu'ils trouvent, et sont moins éprouvés par la sécheresse que nos bêtes habituées à la grasse prairie. Ce pays-ci n'attirera pas la convoitise de l'étranger. La nature lui sera revêche, si l'habitant ne lui est pas hostile.