Les dépêches sont plus affirmatives que jamais. L'ennemi paraît reculer; je crois qu'il se concentre sur Paris. Il est évident que, sur plusieurs points, malgré nos atroces souffrances, nous nous battons bien. Là où le courage peut quelque chose, nous pouvons beaucoup; mais en dehors des nouvelles officielles il y a l'histoire intime qui se communique de bouche en bouche, et qui nous révèle des dilapidations épouvantables au préjudice de nos troupes. Il est impossible que nous triomphions, impossible!
Savoir cela, le sentir jusqu'à l'évidence, et apprendre que les Prussiens vont peut-être bombarder Paris! Ils ont, dit-on, démasqué des batteries sur l'enceinte—avec pertes considérables, dit succinctement la dépêche. Pertes pour qui?
31 décembre 1870.
Toujours froid glacial. Nous sommes surpris par la visite de notre ami Sigismond avec son fils. Ils n'ont pas plus d'illusions que nous, et nous nous quittons en disant:
—Tout est perdu!
A minuit, j'embrasse mes enfants. Nous sommes encore vivants, encore ensemble. L'exécrable année est finie; mais, selon toute apparence, nous entrons dans une pire.
Il est pourtant impossible que tant de malheur ne nous laisse pas quelque profit moral. Pour mon compte, je sens que mon esprit a fait un immense voyage. J'ignore encore ce qu'il y aura gagné; mais je ne crois pas qu'il y ait perdu absolument son temps. Il a été obligé de faire de grands efforts pour se déprendre de certaines ardeurs d'espérance; il en a eu de plus grands encore à faire pour conserver des croyances dont l'application était un cruel démenti à la vérité. Il n'érigera point en système à son usage ce qu'il a senti se dégager de vrai au milieu de ses angoisses. Il voyagera au jour le jour, comme il a toujours fait. Il regardera toujours avidement, peut-être verra-t-il mieux.
Il m'en a coûté des larmes, je l'avoue, pour reconnaître que, dans cet élan républicain qui nous avait enivrés, il n'y avait pas assez d'éléments d'ordre et de force. Il eût fallu le savoir, consentir à se juger soi-même et demander la paix avec moins de confiance dans la guerre. L'erreur funeste a été de croire que notre courage et notre dévouement suffiraient là où il fallait le sens profond de la vie pratique. Nous ne l'avons pas eu, le gouvernement de Paris n'a pas pu diriger la France; ses délégués ne l'ont pas su. La France est devenue la proie de spéculations monstrueuses en même temps que l'armée en est la victime. Toute la science politique consistait à distinguer, entre tant de dévouements qui s'offraient, les boucs d'avec les brebis. Ceci dépassait les forces de deux vieillards,—hommes d'honneur à coup sûr, mais débordés et abusés dès les premiers jours,—et celles d'un jeune homme sans expérience de la vie politique et sans sagesse suffisante pour se méfier de lui-même.
Tout serait pardonnable et déjà pardonné, malgré ce qu'il nous en coûte, si la résolution de n'en pas appeler à la France n'avait prévalu. Il s'est produit sourdement et il se produit aujourd'hui ouvertement une résistance à notre consentement qui nous autorise à de suprêmes exigences. Nous voulons qu'on s'avoue incapable ou qu'on nous sauve. Nous continuons nos sacrifices, nous étouffons nos indignations contre une multitude d'infamies autorisées ou tolérées, nous engageons le peuple à attendre, à subir, à espérer encore; mais tout empire, et le ton du parti qui s'impose devient rogue et menaçant.
C'est le commencement d'une fin misérable dont nous payerons le dommage. La délégation dictatoriale va finir comme a fini celle de l'Empire. La vraie république sauvera-t-elle son principe à travers ce cataclysme?—Je le sauve dans ma conscience et dans mon âme; mais je ne puis répondre que de moi.