22 et 23.

Toujours plus triste, toujours plus noir, Paris toujours bombardé! on a le coeur dans un étau. Quelle morne désespérance! on aurait envie de prendre une forte dose d'opium pour se rendre indifférent par idiotisme.—Non! on n'a pas le droit de ne pas souffrir. Il faut savoir, il faudra se souvenir. Il faut tâcher de comprendre à travers les ténèbres dont on nous enveloppe systématiquement. A en croire les dépêches officielles, nous serions victorieux tous les jours et sur tous les points. Si nous avions tué tous les morts qu'on nous signale, il y a longtemps que l'armée prussienne serait détruite; mais, à la fin de toutes les dépêches, on nous glisse comme un détail sans importance que nous avons perdu encore du terrain. Quel régime moral que le compte rendu journalier de cette tuerie réciproque! Il y a des mots atroces qui sont passés dans le style officiel:

Nos pertes sont insignifiantes,—nos pertes sont peu considérables.

Les jours de désastre, on nous dit avec une touchante émotion:

—Nos pertes sont sensibles.

Mais pour nous consoler on ajoute que celles de l'ennemi sont sérieuses, et le pauvre monde à l'affût des nouvelles, va se coucher content, l'imagination calmée par le rêve de ces cadavres qui jonchent la terre de France!

24 janvier.

Nos trois corps d'armée sont en retraite. Les Prussiens ont Tours, Le Mans; ils auront bientôt toute la Loire. Ils payent cher leurs avantages, ils perdent beaucoup d'hommes. Qu'importe au roi Guillaume? l'Allemagne lui en donnera d'autres. Il la consolera de tout avec le butin, l'Allemand est positif; on y perd un frère, un fils, mais on reçoit une pendule, c'est une consolation.

Paris se bat, sorties héroïques, désespérées.—Mon Dieu, mon Dieu! nous assistons à cela. Nous avons donné, nous aussi, nos enfants et nos frères. Varus, qu'as-tu fait de nos légions?

Encore une nomination honteuse dans les journaux; l'impudeur est en progrès.