—Non. Pourquoi me battrais-je?
—Pour te défendre. S'ils prennent ta vache, qu'est-ce que tu feras?
—Rien. Ils ne me la prendront pas.
—Pourquoi?
—Parce qu'ils n'en ont pas le droit.
Sancta simplicitas! Toute la logique du paysan est dans cette notion du tien et du mien, qui lui parait une loi de nature imprescriptible. Ils n'en ont pas le droit!—Le mot, rapporté à table, nous a fait rire, puis je l'ai trouvé triste et profond. Le droit! cette convention humaine, qui devient une religion pour l'homme naïf, que la société méconnaît et bouleverse à chaque instant dans ses mouvements politiques! Quand viendra l'impôt forcé, l'impôt terrible, inévitable, des frais de guerre, tous ces paysans vont dire que l'État n'a pas le droit! Quelle résistance je prévois, quelles colères, quels désespoirs au bout d'une année stérile! Comment organiser une nation où le paysan ne comprend pas et domine la situation par le nombre?
25 septembre.
S... veut nous arracher à la tristesse; il nous fait voir le pays. La région qui entoure Saint-Loup n'est pas belle: les arbres, très-nombreux, sont moitié plus petits et plus maigres que ceux du Berri, déjà plus petits de moitié que ceux de la Normandie. Ainsi on pourrait dire que la Creuse ne produit que des quarts d'arbres. Elle se rachète au point de vue du rapport par la quantité, et on appelle le territoire où nous sommes la Limagne de la Marche. Triste Limagne, sans grandeur et sans charme, manquant de belles masses et d'accidents heureux; mais au delà de ce plateau sans profondeur de terre végétale, les arbres s'espacent et se groupent, des versants s'accusent, et dans les creux la végétation trouve pied. Les belles collines de Boussac, crénelées de puissantes pierres druidiques, reparaissent pour encadrer la partie ouest. A l'est, les hauteurs de Chambon font rebord à la vaste cuve fertile, coupée encore de quelques landes rétives et semée, au fond, de vastes étangs, aujourd'hui desséchés en partie et remplis de sables blancs bordés de joncs d'un vert sombre. Un seul de ces étangs a encore assez d'eau pour ressembler à un lac. Le soleil couchant y plonge comme dans un miroir ardent. Ma petite-fille Aurore, qui n'a jamais vu tant d'eau à la fois, croit qu'elle voit la mer, et le contemple en silence tant qu'elle peut l'apercevoir à travers les buissons du chemin.
L'abbaye de Beaulieu est située dans une gorge, au bord de la Tarde, qui y dessine les bords d'un vallon charmant. Là il y a des arbres qui sont presque des arbres. Cette enceinte de fraîches prairies et de plantations déjà anciennes, car elles datent du siècle dernier, a conservé de l'herbe et du feuillage à discrétion. Le ravin lui fait une barrière étroite, mais bien mouvementée, couverte de bois à pic et de rochers revêtus de plantes. Ce serait là, au printemps, un jardin naturel pour la botanique; mais je ne vois plus rien qu'un ensemble, et on dit encore autour de moi:
Les Prussiens ne s'aviseront pas de venir ici!